Jerome Colombain (
00:22)
La révolution de l'intelligence artificielle bouscule en profondeur l'éducation. Aujourd'hui, les élèves utilisent ChatGPT pour faire leurs devoirs. Les profs et les parents ne savent plus quoi faire face à ça. Le gouvernement vient d'annoncer pour cette rentrée un apprentissage de l'IA à l'école à partir de cette année. Mais est-ce la bonne réponse au problème ? Est-ce que ça va suffire ? Est-ce qu'il ne faudrait pas carrément réinventer l'éducation ?
Jerome + Boris (
00:46)
Voilà. Bonjour Boris Walbaum.
Boris (
00:48)
Bonjour Jérôme.
Jerome Colombain (
00:49)
Vous êtes président et fondateur du Forward College, auteur du livre « EDUCATION.AI ». Vous avez notamment conseillé le gouvernement sur les questions d'éducation et d'intelligence artificielle. Qu'est-ce que ça change, l'IA, dans l'Éducation nationale ?
Boris (
01:06)
Alors, très clairement, ça met à mal notre modèle d'éducation. C'est la révolution qui est nécessaire parce qu'évidemment, les devoirs, il y a de la triche massive. Il y a une étude récente qui a montré, elle est sortie il y a quelques mois, européenne et chinoise, qui a montré que les étudiants qui utilisaient l'IA régulièrement pour leurs devoirs avaient une performance, quant aux collégiens, 24 % inférieure à l'examen qu'ils passaient.
Ou 18 % inférieure à l'équivalent du bac en Chine. Donc l'effet est majeur. Si on laisse juste les enfants utiliser l'IA comme on le sent, évidemment, ils prennent des raccourcis. Or, l'éducation, l'effort, malheureusement, il n'y a pas de raccourcis, il faut un peu transpirer. Et ça, c'est une réalité qui demeure et que l'IA est en train de court-circuiter.
Jerome + Boris (
01:54)
Mais comment est-ce qu'il faudrait réagir ? Parce qu'une fois qu'on a dit ça, j'ai l'impression que le corps enseignant est un peu désemparé, il ne sait pas trop quoi faire, on parle de réinventer l'enseignement. Qu'est-ce que vous en pensez ?
Boris (
02:06)
Alors,
complètement, il est désemparé, simplement parce que les devoirs, parce que la triche est devenue aussi beaucoup plus facile. Il y a des scandales très importants qui ont lieu en Inde, au Portugal et qui vont arriver en France. Bien évidemment, vous pensez aux lunettes connectées, etc. Donc, on est face à un défi qui est majeur non seulement sur le comment de l'éducation, mais sur le quoi, parce qu'aujourd'hui, quand il y a des machines qui sont capables de passer les concours, y compris les plus difficiles,
en obtenant de meilleures notes et en y ayant passé quelques minutes, on se demande : mais quoi apprendre ? Est-ce que ça fait sens d'apprendre ces choses-là dans un monde où les machines le font mieux que nous et plus rapidement ? Et enfin, comme vous le disiez plus profondément, il y a, au fond : pourquoi apprendre ? S'il y a des machines qui apprennent et elles le font beaucoup plus rapidement que nous, alors il faut quelques milliards.
Mais c'est une énorme remise en cause de la façon dont l'homme s'est défini depuis longtemps. Là, je deviens philosophique, c'est vrai que l'homme, c'est cet animal pensant.
Donc, si aujourd'hui, il y a des machines pensantes qui sont plus performantes que la plupart d'entre nous, à ce moment-là, il y a une vraie crise de qui on est. Donc, faut repenser, y compris la mission de l'éducation. Et c'est encore plus difficile quand on se dit qu'on ne sait même pas pour quel monde on doit construire une éducation.
Les éducations sont reconstruites au moment des grandes révolutions. Il y a eu la grande révolution évidemment de l'ère, il y a eu évidemment l'imprimerie, après il y a eu la révolution industrielle. Donc c'est à ces moments-là que s'est recréé un système d'éducation. Ce système, on l'a toujours. Or, on sait bien que cette ère-là, elle se termine, mais on ne sait pas très bien vers où on va. Et comme l'éducation, c'est de l'investissement dans du capital humain, faire un investissement quand vous ne savez pas quel est l'avenir, c'est extrêmement compliqué.
Oui,
tout le monde est un peu en mode panique. Moi, j'ai partagé mon point de vue dans ce bouquin qu'on vient de mentionner, Jérôme, « EDUCATION.AI ». Et c'est qu'un point de vue, faut surtout qu'il y ait un débat parce que moi, je n'ai pas la vérité révélée.
Jerome + Boris (
04:09)
Mais est-ce que vous avez quand même des pistes, des solutions ? Qu'est-ce que vous voyez ? Qu'est-ce qu'il faudrait faire ?
Boris (
04:16)
En fait, fondamentalement, il faut d'abord redéfinir ce que c'est que la mission de l'éducation. Parce que qu'est-ce qu'on cherche à faire au travers de l'éducation ? Si c'est former des gens qui ont toutes les connaissances pour être médecins, super, mais à un moment, déjà aujourd'hui, l'IA va être meilleure. Donc est-ce que c'est vraiment ça qu'il faut faire ? Donc la mission de l'éducation, je pense qu'elle est très simple. Quand on ne sait pas ce qui va se passer, on peut dire deux choses.
Les humains qui vont réussir demain seront des gens qui sauront bien interagir avec les machines.
Donc comprendre la technologie, et pas simplement savoir l'utiliser, comprendre comment elle fonctionne, quand est-ce qu'elle est pertinente, comprendre les opportunités que ça ouvre, c'est un travail intellectuel. Il faut creuser et comprendre ces technologies et en même temps, évidemment, en maîtriser l'usage. Après, on ne maîtrise jamais la technologie, parce qu'elle est toujours plus intelligente que vous. Mais quand même, il y a des choses qu'on peut faire. Donc ça, c'est, on le sait, demain il y aura des machines partout, il faut savoir...
il faut avoir une sorte de culture technologique. Ça ne veut pas dire être bon en maths, ça ne veut pas dire savoir la créer, ça veut dire juste comprendre comment elle marche. Vous n'avez pas besoin de mathématiques pour comprendre comment ça marche. C'est des concepts, ça peut s'expliquer relativement facilement. La deuxième chose qui sera fondamentale, et encore plus que la première, mais je suis un peu provocateur en mettant cet ordre-là, c'est comment vous faites pour... On sait que les gens, demain, auront du succès quand ils sauront bien interagir avec les autres humains. C'est-à-dire...
créer des contacts, ce que les humains font de moins en moins, d'aller vers l'autre, y compris quand on a des idées différentes. Donc, on voit bien que la solitude, que la polarisation, le phénomène de bulles, c'est un phénomène qui isole et qui nous détricote de cette dimension sociale. On est aussi des animaux sociaux, comme vous le savez. Et donc, ça, c'est extrêmement dangereux. Mais c'est aussi créer la confiance et aussi savoir influencer dans le bon sens, savoir travailler en équipe.
Et toutes ces choses-là, donc ces deux choses-là, savoir interagir avec les machines, les comprendre, savoir interagir avec les humains, ça paraît tout bête. Quels sont... Est-ce que notre école le fait bien aujourd'hui ?
Jerome + Boris (
06:22)
Ça veut dire quoi ? Ça passe par quoi ? C'est revenir à la pratique de la réflexion, de la dissertation, de l'échange, de la confrontation d'idées, du raisonnement, vraiment des concepts et des compétences très fondamentales.
Boris (
06:40)
Exactement, exactement.
Moi, je crois que l'IA, ça peut être une super opportunité pour réinventer un modèle qui, de toute manière, arrive à bout de souffle. IA ou pas IA, notre modèle est à bout de souffle. Les enfants s'emmerdent à l'école, beaucoup d'enfants s'emmerdent à l'école, c'est quand même une réalité. Les parents sont hyper stressés et je... Voilà, c'est pas du tout une condamnation des profs, du système... On est tous là-dedans et beaucoup de pays sont prisonniers parce qu'un système éducatif, comme ceux qui prennent les décisions, qui dirigent, etc., qui se croient plus malins, c'est ceux qui ont été...
formés dans ce modèle, ils l'entretiennent. C'est naturel. C'est pour ça que c'est très compliqué.
Jerome + Boris (
07:12)
Oui, merci à vous.
Boris (
07:13)
de changer un modèle. Donc là, il y a une opportunité parce qu'il y a une grande crise, une grave crise dont on n'a pas encore complètement pris la mesure, comme je disais. Et donc, on peut revenir aux sources de pourquoi on apprend. Pourquoi on apprend ? Quelle est la chose la plus compliquée que tout humain apprend ? C'est savoir marcher. On a mis très longtemps avant que les robots sachent marcher. C'est savoir parler sa première langue. On le fait sans prof, sans IA,
sans entraînement, sans bouquin, sans examen, etc. On le fait pourquoi ? On le fait par amour pour nos parents. On le fait parce qu'on a envie de les rejoindre, on a envie de communiquer avec eux. Et ça, la psychologie l'a établi : si on ne comprend pas qu'au cœur de l'envie d'apprendre, il y a la relation sociale, alors après ça prend la forme de l'inspiration, ça prend la forme du mimétisme, ça prend la forme de la comparaison sociale, compétition, émulation, etc. Mais si on ne cultive pas ça,
la relation sociale, c'est le carburant de l'apprentissage. Si vous êtes tous isolés les uns à côté des autres, si le modèle est complètement individualiste, vous tuez ce moteur qui fait que les enfants sont capables de faire des sauts d'apprentissage extraordinaires. Il faudrait revenir un peu à cette vérité fondamentale que nos systèmes, y compris dans le reste de l'Europe, ont largement oubliée. Donc ça, c'est le premier élément. Revenir à ce qui fait le désir d'apprendre.
Il
y en a deux autres.
Jerome + Boris (
08:39)
Ouais ?
Boris (
08:40)
Et ça, il y a des choses, il y a des façons assez simples de faire. Nous, au Forward College, par exemple, on a adopté la classe inversée. Rien de nouveau, ça a été inventé il y a 20 ans, etc. La classe inversée, c'est un système dans lequel vous faites vos cours à la maison et en classe, vous faites l'approfondissement, etc. Exactement l'inverse. Normalement, vous voyez le cours en classe et vous faites les exercices, l'entraînement, l'approfondissement à la maison. Mais quand vous prenez l'analogie du tennis, vous voyez que...
Aujourd'hui, quelle serait l'image du tennis pour le fonctionnement du système actuel ? En fait, c'est un prof qui est sur un court et qui montre à quel point il est bon au tennis. Les autres, les élèves sont là, comme à Roland-Garros, à regarder. Ils essayent chez eux, ils reviennent sur le court, ils sont tout seuls et ils essaient de le faire. Bon, c'est pas très motivant. Ce que...
Jerome + Boris (
09:25)
...
Boris (
09:26)
crée l'IA, qui est génial, c'est que ça crée le mur. Vous savez, le tennis, pour s'entraîner, il n'y a rien de tel que le mur.
Parce que ça vous répond, ça fait un petit peu ce que vous... Si vous avez envie de travailler le revers, ça travaille le revers. Si vous avez envie de travailler le coup droit, ça fait des balles hautes, des balles rapides, etc. Donc c'est très adaptatif. Mais ça, c'est super pour les devoirs, mais personne n'aurait jamais voulu jouer au tennis pour jouer contre un mur. Vous jouez contre un mur au tennis pour vous entraîner parce qu'il y a la salle de classe, il y a ce moment où... Et pas seulement avec le prof.
Aussi avec les autres élèves, vous travaillez en groupe, vous avez envie de faire mieux que les autres, vous êtes inspiré par un de vos camarades, etc. Vous avez envie d'aider les autres. C'est des choses hyper naturelles. Mais il faut être dans une bonne culture qui promeuve cela. Alors autant dire que c'est simple, il n'y a pas besoin de plus de profs, il n'y a pas besoin de moins de profs, il n'y a pas besoin de... Mais c'est une transformation, une transformation humaine.
Jerome + Boris (
10:20)
Il y a besoin quand même d'adaptation, de transformation, ce qui n'est peut-être pas évident.
Boris (
10:25)
Exactement. Non mais bien sûr. C'est pour ça que j'ai...
Mais c'est une transformation humaine considérable parce qu'en fait, les profs aujourd'hui se sentent attaqués par ces machines avec lesquelles ils rentrent en compétition, tel qu'est défini leur poste. Or, il faudrait qu'ils aient une approche très différente. Eux, doivent allumer cette étincelle d'envie d'apprendre par la relation qui se fait avec eux comme sources d'inspiration et avec les autres élèves. Donc, c'est...
Jerome + Boris (
10:52)
Hum.
Boris (
10:53)
vrai que...
C'est un nouveau métier, mais ça, on transforme, mais on ne fait pas de révolution en gardant les gens pareils. Et ça, c'est fondamental. Le deuxième élément, c'est vraiment retrouver la relation sociale comme carburant. Le deuxième élément, c'est dire qu'on ne peut pas se concentrer uniquement sur l'intelligence. La machine va le faire mieux que nous, si ce n'est déjà le cas. Donc, faut se dire : mais c'est quoi les talents humains ? Ce n'est pas que l'intelligence. Au sens où, c'est-à-dire les raisonnements, ce qu'on appelle l'intelligence cognitive, les raisonnements et les connaissances. C'est aussi les relations sociales,
l'intelligence sociale. Vous, en tant qu'interviewer, vous avez une compétence sociale pour créer une forme de conversation, une sorte de chaleur et de confort qui fait qu'on a l'impression, si à tort ou à raison, que les gens se livrent, qu'il y a quelque chose d'authentique qui se passe. Ça, c'est un savoir-faire. L'intelligence émotionnelle, c'est fondamental dans un monde qui est hyper incertain. Il faut pouvoir encaisser les chocs. Qu'est-ce qu'on en fait ? Se dire qu'on ne fait pas de psychologie à l'école,
dans la crise de santé mentale dans laquelle on est, c'est juste du délire. C'est juste complètement dément. Les...
Jerome + Boris (
11:56)
Ouais.
Boris (
11:58)
élèves, ils font la biologie, ils font des volcans deux fois. Ils sont hyper pros sur les plaques tectoniques, la subduction, machin, etc. Je les fais avec mes enfants, mais leur volcan intérieur, alors jamais.
Jerome + Boris (
12:12)
Ce que vous décrivez, Boris Walbaum, ça fait un peu penser à des pédagogies alternatives qui ont été mises en œuvre ici ou là. On ne sait pas trop si c'est avec du succès ou pas d'ailleurs. Mais est-ce qu'il n'y a pas quand même des fondamentaux, ce qu'on appelle les humanités, que ce soit la langue, vous l'avez citée, mais aussi connaître le monde, la géographie, l'histoire ?
Les maths, évidemment, non pas pour devenir mathématicien, mais pour forger son cerveau et le forcer à raisonner mieux encore.
Boris (
12:48)
Alors, ce que je vous ai dit, ce n'est pas de la pédagogie alternative, c'est ce que dit la science aujourd'hui. Il n'y a aucun doute sur la confirmation par la science du fait que la classe inversée, évidemment sous certaines conditions, etc., sur le fait que la relation sociale est le moteur de l'apprentissage, sur le fait que l'investissement dans l'intelligence sociale, l'investissement dans l'intelligence émotionnelle, c'est clé.
Aujourd'hui, vous regardez les compétences les plus recherchées par les investisseurs, aujourd'hui, dans les 15, il y a une étude qui vient de sortir, dans les 15 compétences qui sont les plus recherchées, il n'y a plus l'IA. Ça n'existe plus. Ça a été un moment, une transition, etc. Parce que c'est aussi considéré comme adopté d'une certaine façon, mais ce qui compte, c'est la capacité à communiquer, la capacité à travailler avec des gens qui ont une culture différente de vous. Donc, il faut arrêter avec ce côté français où il y a l'intelligence à un grand I.
Et à côté, des petits trucs qui sont un peu des cerises sur le gâteau, un peu pédagogos, etc. C'est pas vrai, c'est pas vrai. L'intelligence sociale...
Jerome + Boris (
13:45)
Ouais, moi c'est cool, ici.
Boris (
13:47)
et l'intelligence émotionnelle sont au cœur de la performance d'apprentissage.
Jerome + Boris (
13:50)
Ce que les Anglo-Saxons appellent les soft skills en opposition aux hard skills.
Boris (
13:52)
Oui, elles ne sont pas du tout soft. Il n'y
a rien de plus difficile que de développer l'écoute active, par exemple. J'ai vu, ma promotion de l'ENA, on était classés de 1 à 100. J'ai très bien vu que ce classement n'était pas parfait. J'ai très bien vu qu'il y avait des gens qui étaient sympas parce qu'ils avaient une capacité d'écoute, parce qu'ils arrivaient à s'adapter, ils arrivaient à comprendre ce que les autres voulaient, etc. Mais ils ont réussi 10 fois mieux que les autres. Et ce...
Jerome + Boris (
14:19)
Hum.
Boris (
14:20)
n'étaient pas les mieux classés.
Donc oui, c'est important. Moi, je ne dévalorise absolument pas l'intelligence parce que l'IA, c'est un amplificateur. Donc, si on n'a rien à amplifier, eh bien, en fait, on ne sait pas se servir de l'IA. Et donc, au fond, et comme vous le disiez au début, au fond de la compétence IA, la maîtrise de l'IA ou plus exactement la capacité à utiliser l'IA, il y a les compétences intellectuelles, la rigueur, la capacité à poser des questions, l'esprit critique pour filtrer ce qui est dit par l'IA, etc. Donc, on revient. Et c'est pour ça que je parlais de Renaissance. On revient à des vérités
fondamentales. Ce qu'il faut, c'est pas apprendre à faire des agents parce que dans trois ans les agents c'est terminé. C'est apprendre à modéliser.
Jerome + Boris (
14:55)
Merci.
Boris (
14:57)
C'est apprendre à penser en système. Parce que quand on doit après changer un processus dans une entreprise, ce processus est à l'intérieur d'une organisation. Comment je l'articule ? Ça, l'IA ne le fera pas. Et ça, c'est...
Jerome + Boris (
15:06)
Non, non.
Boris (
15:07)
à vous de réfléchir là-dessus. On revient sur les humanités encore plus. Je suis mille fois d'accord. Je discutais avec les doyens du MIT et d'Harvard en sciences humaines et on est convaincus de ça. Et maintenant, ça devient le discours dominant aux États-Unis.
Le
discours dominant, c'est qu'effectivement, comme on a une technologie qui nous permet de communiquer en langage naturel, la maîtrise du langage naturel, la rigueur, la précision, devient fondamentale. Donc ça...
Jerome + Boris (
15:34)
Oui, bien sûr.
Boris (
15:36)
nous, maintenant, on a introduit au Forward College des cours de philosophie, que savoir poser des bonnes questions et savoir sortir un petit peu de ce que dit tout le monde, ça devient de plus en plus fondamental dans un monde qui bouge.
Jerome + Boris (
15:46)
Oui, ça va raisonner au détriment des postures un peu faciles, etc. Mais...
Boris (
15:53)
Exactement.
Jerome + Boris (
15:53)
vous avez raison, j'ai reçu les mêmes échos, où finalement même dans des boîtes de tech, aujourd'hui on cherche les meilleurs talents, qui ne sont pas forcément ceux qui maîtrisent le mieux les outils IA, mais c'est ceux qui ont le plus de capacité d'intention, c'est-à-dire d'enclencher les processus, de driver les IA. Donc c'est exactement ce que vous décrivez.
Boris (
16:14)
C'est pour ça que l'éthique est importante, mais on ne la développe pas. L'éthique, on peut faire des cours, mais ça veut dire prendre des décisions en conformité avec ce à quoi on croit. Quand on prend des décisions ? On n'en prend pas. On doit apprendre un programme. Tout est prévu dans l'éducation. Le monde après, n'est pas prévu. C'est peu angoissant. Donc, la capacité à poser de nouvelles questions,
prendre aussi un peu le pouvoir en faisant des projets, en ayant un espace de liberté, c'est un élément qui devient fondamental dans l'éducation. Donc, savoir détecter, nous on forme nos étudiants là-dessus, ils font ce qu'on appelle du design thinking. Donc c'est une méthodologie d'innovation bien établie créée à Stanford. La première chose que vous faites dans le design thinking, c'est que vous passez du temps avec les gens dont vous avez envie de résoudre un problème. Parce que vous avez des idées préconçues
sur quel est leur problème. En passant du temps, en observant de façon très naïve, vous vous rendez compte qu'il y a plein de problèmes qu'ils ont qui ne sont pas du tout adressés. C'est comme ça que vous devenez un bon entrepreneur.
Jerome Colombain (
17:25)
Le gouvernement vient d'annoncer pour cette rentrée 2026, l'enseignement de l'intelligence artificielle, de l'IA, une heure par semaine je crois. Qu'est-ce que vous en pensez ?
Boris (
17:36)
Oui, le fait d'introduire une heure de formation à l'IA en seconde, une heure hebdomadaire, c'est une bonne idée, très clairement. Deux, est-ce que c'est une révolution ? Non, pas du tout. Et donc, or, l'IA, comme vous le disiez, Jérôme, c'est clairement une révolution. Donc, le compte n'y est pas du tout. C'est une bonne chose. Il faut, dans les moments difficiles pour les politiques,
reconnaître les pas qui vont dans la bonne direction. Mais là, on a fait un pas et il faut faire un marathon. Donc, on est devant une tâche qui est énorme, qui ne peut évidemment pas être traitée aujourd'hui compte tenu du contexte politique, mais qui devrait être un sujet majeur pour l'élection présidentielle. Aujourd'hui, je ne vois pas du tout, mais pas du tout, ce thème émerger. Et on est quand même dans un moment où on décide de savoir si les générations qui arrivent...
vont être adaptées au marché du travail ou pas ? Donc c'est quand même une grosse question. On parle du chômage dans cinq ans.
Jerome + Boris (
18:36)
Vous dites que ce n'est pas une mauvaise chose, mais en fait, est-ce que ça ne ressemble pas à cette histoire ? À un moment, on voulait que les enfants à l'école apprennent à coder pour se rendre compte que c'était un peu idiot, finalement. Est-ce qu'on a besoin d'apprendre l'IA ?
Boris (
18:49)
Alors, enfin, pour revenir un peu à ce qu'on disait, je pense que comprendre plus généralement comment fonctionne la technologie, et encore une fois, pas besoin de faire des maths pour ça, et donc de comprendre à quoi l'IA est bonne et à quoi elle n'est pas pertinente. Il y a des questions... Moi, vous voyez, parfois, mes enfants, je leur pose des questions, je dis : mais comment veux-tu qu'une IA puisse répondre de façon pertinente à ta question ? C'est juste pas possible, tu comprends pas comment ça fonctionne.
Et ça, c'est quelque chose sur lequel il faut former.
Jerome + Boris (
19:23)
Oui, savoir
qu'elle va toujours répondre pour nous faire plaisir, qu'elle n'a en réalité aucune perception du monde réel, en fait. Tout ça.
Boris (
19:32)
Oui, ça, bien sûr,
en tout cas pour l'instant, mais elle a quand même une perception de tout ce qu'on écrit, donc c'est quand même beaucoup.
Jerome + Boris (
19:38)
Oui, bien sûr,
ça vient de l'écrit, elle n'a jamais rien vécu. C'est très amusant quand ChatGPT vous explique qu'il aime beaucoup ce restaurant parce qu'il y va souvent ou des choses comme ça.
Boris (
19:51)
Exactement. Puis, c'est quand même... Ça, il le fait parce que vous vous attendez à ce qu'il le fasse de cette façon.
Jerome + Boris (
19:56)
Ouais, bien sûr.
Boris (
19:57)
Et c'est ça, quand on dit maîtriser l'IA, en fait, il faut bien comprendre que l'IA, c'est un petit peu comme la capoeira. Vous savez, cet art martial brésilien qui est à la fois une danse et un art martial. Parce qu'en fait, vous jouez avec plus fort que vous. Et donc, vous avez besoin de coopérer avec et en même temps, derrière, il y a une boîte qui veut faire du profit.
C'est quand même ça la réalité.
Jerome + Boris (
20:19)
Merci.
Boris (
20:20)
À un moment, il va falloir payer et on sait comment ça se passe avec les réseaux sociaux. Ce n'est pas encore explicitement... Enfin, OpenAI a commencé à faire de la pub, etc. Ça marche pas génial d'ailleurs. Mais à un moment, il est probable que... De toute manière, il veuille influencer. C'est très intéressant d'ailleurs. Il faut faire très attention à l'éthique des gens qui font des boîtes d'IA. Arthur Mensch, le fondateur...
qui a fait Le Chat de Mistral,
Jerome + Boris (
20:48)
Mistral.
Boris (
20:50)
c'est un type remarquable, d'une éthique extraordinaire, pour le peu que j'ai pu m'entretenir un peu avec lui et l'écouter dans des émissions. Et on sent que c'est quelqu'un qui veut faire les bonnes choses. Anthropic, pareil. Je ne sais pas si vous avez vu, mais là maintenant, vous avez eu une petite notification sur notamment...
est-ce que vous voulez que les conversations personnelles un peu sensibles que vous avez avec la machine soient mises en mémoire ? Donc,
Jerome + Boris (
21:16)
Mmh.
Boris (
21:17)
OK, super, mais ce qui était très intéressant, c'est que le bouton, par défaut, était mis sur off, était mis sur non, et pas sur oui. Donc, ça veut dire...
Jerome + Boris (
21:26)
Et...
Boris (
21:27)
que les gens qui ne font pas attention, eh bien, n'auront pas leurs conversations sensibles prises en compte dans la mémoire de l'IA. Et ça, je trouve que c'est un acte, vous parliez d'intention, d'éthique, etc., et ça montre que ces boîtes-là...
Et Anthropic, qui a fait son succès et a rattrapé et dépassé OpenAI par l'éthique, parce que les gens sont très bons, etc., mais aussi parce qu'ils font...
Jerome + Boris (
21:46)
Oui c'est...
Boris (
21:49)
des vrais choix éthiques qui sont absolument fondamentaux.
Jerome + Boris (
21:52)
Il y a eu toute l'histoire aussi avec la défense américaine, etc.
Boris (
21:54)
Exactement.
Jerome + Boris (
21:55)
Voilà, même si on peut soupçonner qu'il y ait quand même des arrière-pensées marketing de positionnement par rapport à ça, etc. Mais bon.
Boris (
22:02)
Évidemment, donc
à un moment, c'est des personnes et vous voyez les personnes, c'est pour ça que moi, j'écoute beaucoup Dario Amodei. C'est parce que vous sentez là où il y a un peu de bullshit et là où ça paraît plus authentique. Après, c'est les actes.
Jerome + Boris (
22:17)
Boris Walbaum, qu'est-ce que vous diriez aux enseignants aujourd'hui, à un professeur de collège, de lycée ? Comment faire ?
Boris (
22:28)
D'abord,
je pense qu'il ne faut pas être seul pour affronter ça. C'est un énorme défi. Il y en a qui sont toujours à appréhender ça de façon positive, qui sont toujours enthousiasmés par l'innovation. Mais beaucoup voient ça comme une remise en cause très profonde, comme on l'a dit, de l'éducation et donc de leur rôle. Et je crois que passer un moment à reconnaître et à partager les émotions qu'on ressent là-dessus, c'est important.
Parce que les profs sont quand même très seuls. Ils sont face à des élèves qui, eux, n'attendent pas pour utiliser l'IA, n'attendent pas pour un peu défier les profs là-dessus, pour un peu contourner les règles, etc.
Jerome + Boris (
23:10)
Certains se sont déjà adaptés, ne donnent plus de travail à la maison, etc.
Boris (
23:15)
Bien sûr, mais ça, c'est ceux dont je vous parle, qui s'adaptent vite. Voilà, donc il y a un moment de pause, reconnaître qu'émotionnellement, c'est dur. Parce que si on est pris par l'émotion, par l'angoisse, par etc., c'est très difficile de réfléchir. Et seul, c'est très difficile de réfléchir. C'est des sujets qui sont hyper complexes, hyper fondamentaux. Donc je pense que trouver des espaces de parole avec des collègues dans le cadre de l'association, peu importe, de syndicats et autres,
je pense que c'est extrêmement important, une expression vraiment. Et puis après, il y a vraiment un mélange, je pense, d'ambition et d'humilité. D'ambition pour dire : il faut qu'on change profondément quelque chose. Il faut croire, à un moment, qu'on peut changer les choses de façon profonde. Et si les profs, individuellement, n'y croient pas...
le ministre aura beau faire tout ce qu'il veut, ça ne marche pas, on le sait. Cette machine a énormément de mal à fonctionner. Le top down dans l'éducation, c'est quand même très compliqué, surtout à l'échelle d'un pays comme la France, même s'il en faut aussi. Ça, c'est un premier élément, faut de l'ambition. Donc on reconnaît les émotions, il faut de l'ambition. Et le troisième élément, c'est un peu ce que je disais tout à l'heure, c'est de l'humilité. C'est-à-dire, on a construit un personnage du prof avec un grand P,
qui a perdu son grand P et qui se sent déconsidéré, se sent déclassé socialement, financièrement aussi, c'est des réalités, beaucoup moins respecté par les élèves, etc. Et donc, à un moment, il faut recréer quelque chose, faut sortir de ce personnage parce que ce personnage ne fonctionne plus, il est attaqué de toute part. Et donc, faut se dire, au fond, si le rôle du prof...
est moins de partager son savoir, etc. Mais c'est de créer cette étincelle, d'entretenir cet appétit d'apprendre par la relation sociale en créant une classe qui vit, qui brouille, qui n'est pas assise à écouter quelqu'un qui parle, l'essentiel du temps. Et je sais qu'en primaire, c'est déjà des choses qui se font, etc. Donc c'est très difficile de parler de l'éducation en général. Mais comment sentir cette énergie chez les enfants, cet appétit d'apprendre et l'entretenir ?
Je pense que c'est ça qui est absolument fondamental. Mais c'est difficile, il faut parler, faut lire aussi sur comment ça peut se passer.
Jerome + Boris (
25:36)
Mais du
point de vue de l'institution, est-ce qu'elle n'est pas un peu en retard ? On est à cinq ans après le lancement de ChatGPT. Est-ce qu'on a pris la mesure du problème, en tout cas de la situation, suffisamment tôt ? Ou est-ce qu'on a l'impression qu'on est en train de tomber des nues ? Mais on le voit arriver gros comme une maison, ce problème.
Boris (
25:55)
Mais
bon, ça fait un petit bout de temps qu'il y a quand même des déclarations, des annonces de plans, de 600 millions d'investissements l'an dernier, etc. Mais non, on n'a pas du tout pris la mesure et pas encore. Et je pense qu'au fond, si les citoyens ne prennent pas conscience de l'enjeu et s'ils ne l'expriment pas comme une demande, il n'y aura pas d'offre politique pour ça.
Les responsables politiques se focalisent sur ce qui est un sujet de préoccupation immédiate...
Jerome + Boris (
26:23)
Bye !
Boris (
26:24)
pour les Français. Et moi je comprends toujours pas comment on a attendu jusqu'à maintenant, puis modulo la décision du Conseil constitutionnel, pour interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Enfin, on sait depuis des années que c'est nocif et qu'il faut protéger nos enfants. Ben non justement, parce qu'il y a eu une décision du Conseil constitutionnel, donc...
Jerome + Boris (
26:36)
Enfin, c'est pas fait.
Le téléphone maintenant est interdit à partir. Clairement, depuis cette année, depuis cette rentrée.
Boris (
26:48)
Et
je dis pas que la solution, c'est de tout interdire, etc. Je dis juste qu'effectivement, on n'a pas du tout pris conscience de l'enjeu et qu'on est énormément en retard, mais aussi parce que les citoyens ne prennent pas assez à bras-le-corps ou n'expriment pas assez le fait que c'est une préoccupation majeure, l'avenir de leurs enfants et leur avenir aussi. Parce...
Jerome + Boris (
27:02)
Ouais.
Boris (
27:03)
que le monde du travail dans cinq ans, c'est pour tout le monde.
Jerome + Boris (
27:05)
Et aux parents, alors justement, vous leur donnez quoi comme conseil ?
Boris (
27:09)
Les
parents ne sont pas organisés. Les parents sont aussi face à une pression dingue sur les écrans, plus globalement, et l'IA en particulier, mais je pense qu'il y en a encore plus sur les réseaux sociaux, mais maintenant les compagnons y arrivent, etc. Les parents ne peuvent pas lutter seuls. Moi, je l'ai fait. Je luttais...
Jerome + Boris (
27:27)
...
Boris (
27:28)
contre mes trois enfants, etc. C'est une guerre perpétuelle. On le connaît tous, ça. On le connaît tous.
Jerome + Boris (
27:31)
Bah oui, on passe tous par là.
Boris (
27:35)
Si, à un moment, vous vous entendez avec les autres parents de la classe,
et ça, l'école doit vous aider à faire ça, pour dire : ben voilà, on se met d'accord. Au moins, voilà, il y a plusieurs groupes, mais on sait qu'il y a, avec 5-6 parents, on sait qu'on s'est défini un cadre, que le temps d'écran sera défini de telle façon. Et basta. Parce que ce qui gêne les enfants, c'est pas de moins faire de... d'écran. Parce que, d'ailleurs, quand vous voyez les sondages, les jeunes sont favorables aux interdictions. C'est...
Jerome + Boris (
28:05)
Oui.
Boris (
28:06)
dingue.
C'est de ne pas être dans le FOMO, de ne pas être dans la peur d'en avoir moins que les autres. Et donc, si vous arrivez à recréer des espaces de coopération, vous dites : « Non, ben toi, en fait, dans votre classe, plutôt comme ça que ça se passe, on s'est mis d'accord entre parents, il y en aura certains qui vont déroger, mais au moins on aura établi une norme. » Mais là, il faut devenir acteur, et acteur là encore, pas seul, comme les profs.
Jerome + Boris (
28:28)
Merci beaucoup Boris Walbaum, président de Forward College et auteur de « EDUCATION.AI ».
Boris (
28:35)
Merci beaucoup Jérôme.