Bruno Lecointe:
[
0:01] Jupiter est capable d'exécuter un milliard de milliards d'opérations par seconde. C'est-à-dire qu'on n'arrive même plus à utiliser l'unité, on fait des milliards de milliards. Oui, c'est gros, c'est l'équivalent de 10 millions d'ordinateurs. C'est spectaculaire. Le stockage a pris la mémoire aussi. C'est-à-dire, là, on ne parle plus en giga, on parle en téraoctet de mémoire. C'est-à-dire que c'est mille fois plus grand comme facteur et on va continuer à augmenter. Oui, c'est des monstres.
Monde Numérique :
[
0:36] Des super ordinateurs qui pèsent des tonnes, qui coûtent des centaines de millions d'euros. On en fabrique en France, on en fabrique notamment dans une usine qui vient d'être inaugurée ce vendredi 2 octobre à Angers par la société Bulle. Bonjour Bruno Lecointe.
Bruno Lecointe:
[
0:53] Bonjour.
Monde Numérique :
[
0:53] Vous êtes responsable des activités de calcul haute performance, d'intelligence artificielle et de quantique chez Bulle. Bon, vous pouvez nous présenter un petit peu cette usine qui est en fait une extension, une amélioration d'installation qui existait déjà au départ.
Bruno Lecointe:
[
1:09] Oui, donc l'usine avait été construite en 1963 et donc c'est un des fleurons de l'industrie de l'IT que l'on a en France. En 2022, on a fait un pari, on a investi 80 millions parce qu'on s'était dit qu'on allait avoir une croissance et qu'il fallait fabriquer beaucoup plus de supercalculateurs. Ça se révèle un pari gagnant aujourd'hui, puisque le monde ayant changé, on avait un monde qui était beaucoup moins en croissance ultra rapide, comme l'IA peut le faire là actuellement. Et donc, on a inauguré vendredi l'extension de cette usine. C'est une usine qui a doublé sa capacité de production. Elle fait aujourd'hui 20 700 mètres carrés au total, dont 10 700 dédiés uniquement à la production. C'est-à-dire que c'est là où on fabrique. Après, vous avez la logistique, vous avez les stocks, les bureaux, parce qu'il faut qu'il y ait quand même des gens qui travaillent là.
Bruno Lecointe:
[
2:03] Mais donc, oui, on a doublé la capacité de production et ça va nous permettre, entre autres, de livrer mi-2027 l'UMI AI, qui est un projet européen des plus grosses AI Factory. Et comme vous l'avez dit, c'est un contrat important pour nous, parce que c'est le plus gros que l'on ait signé. Mais par contre, ce n'est pas le seul supercalculateur que l'on a vendu.
Monde Numérique :
[
2:23] Ok, donc il y en a d'autres qui sont fabriqués ici également ?
Bruno Lecointe:
[
2:25] Oui, alors il y en a d'autres, donc ça fait quand même des années, on est aujourd'hui deuxième, alors ça dépend des années, entre deuxième et troisième acteur mondial de notre activité, mais on a remporté beaucoup d'appels d'offres, on a installé beaucoup de systèmes. Si vous prenez en Europe, il y a une organisation qui s'appelle, la Commission européenne a créé une organisation qui s'appelle EuroHPC, qui finance une partie des supercalculateurs. Dans chaque pays, chaque pays met de l'argent, l'Europe met de l'argent. Et donc, on a plus de 13 supercalculateurs en Europe, avec des références intéressantes comme Chineca, Barcelone. On a Alice Rococ qui vient d'être emportée parce qu'on parle de Loomy AI qui est donc ce projet de supercalculateur à 388 millions.
Bruno Lecointe:
[
3:10] En Finlande mais juste avant, 6 à 8 mois avant on a remporté un autre supercalculateur qui s'appelle, Alice Rococ qui est le nom d'une chercheuse qui a travaillé tout au début dans l'IA et pour la petite coïncidence, quand le client a choisi le nom d'Alice Rococ ça nous a fait sourire c'est quelqu'un qui a travaillé chez Bull parce qu'on a une longue histoire Mais voilà, vous avez des supercalculateurs qui vont être fabriqués. Là, aujourd'hui, les deux gros que l'on voit sont effectivement Lumierea et Alice Rococq. Ils prennent la suite d'un autre supercalculateur qui, lui, est déjà installé et qui est toujours assez intéressant, où on a construit la totalité de l'offre, c'est-à-dire le data center en faisant ce qu'on appelle des containers modulaires. On a installé Jupiter, qui était la première machine hexaflopique européenne, c'est-à-dire la première à atteindre un hexaflop, qui est une unité de mesure, mais c'était la plus grosse machine, et elle est basée en Allemagne, et elle s'appelle Jupiter.
Monde Numérique :
[
4:03] Tout ça, c'est ce qu'on appelle le HPC, c'est-à-dire le calcul haute performance.
Monde Numérique :
[
4:09] C'est quoi un supercalculateur ? Ça se présente comment, et comment ça se fabrique, en fait ?
Bruno Lecointe:
[
4:13] Alors... On appelle ça communément dans notre jargon le HPC, le High Performance Computing. Le calcul, haute performance, on est une traduction littérale française.
Bruno Lecointe:
[
4:25] Si on veut le vulgariser, ce n'est rien d'autre que un super ordinateur qui est capable de faire des grosses simulations pour la science. Donc vous allez avoir différents types de sciences qui peuvent être intéressantes, mais on touche tous les domaines de gens qui ont besoin de simuler. Ça peut être le crash d'une voiture, ça peut être l'écoulement d'un avion dans les airs, ça peut être la recherche d'une nouvelle molécule, Ça peut être la prévision du temps. Par exemple, Météo France est client de Bulle. Nous sommes aujourd'hui le fournisseur de quasiment les plus grands centres de météo. Nous en avons 13, encore une nouvelle fois, de par le monde. Tous ces gens-là ont besoin de simuler et donc ils ont besoin d'un super ordinateur.
Bruno Lecointe:
[
5:01] Pour répondre à votre question, qu'est-ce qu'un super ordinateur ? C'est la capacité à prendre des composants que vous avez dans votre ordinateur portable ou dans votre ordinateur de bureau, c'est-à-dire un processeur, de la mémoire et des disques durs et du réseau, et de les agréger, de les mettre tous ensemble de manière à en faire un très gros processeur, une très grande taille de mémoire, un très grand disque dur. Et donc, plus cette machine, elle est grosse et elle est construite de manière à bien travailler ensemble, parce que c'est très important de trouver un équilibre, vous faites des super calculateurs. Et donc, les exemples que la majorité des gens connaissent aujourd'hui sont l'utilisation pour l'IA. Quand on entend parler AI Factory, Giga Factory, C'est la jonction de ces supercalculateurs pour faire la création d'images, pour faire de l'étude de texte, tout ce que vous connaissez tous avec ce que fait Mistral avec le chat, ce que peut faire Anthropik avec ChatGPT, tout ce genre de choses. Ce sont des gros ordinateurs.
Monde Numérique :
[
5:58] Anthropik avec Claude, vous voulez dire ?
Bruno Lecointe:
[
6:00] Claude, pardon, vous avez raison.
Monde Numérique :
[
6:04] Donc, c'est des grosses machines, c'est des grosses bébêtes.
Bruno Lecointe:
[
6:09] Si je devais faire une analogie, vous imaginez les gros frigos américains et vous en mettez plein à la ligne. Donc, oui, ce sont des grosses bébêtes, comme vous dites. Quand j'explique à ma mère ce que c'est qu'un supercalculateur, je lui dis que c'est des gros frigos, maman, c'est comme le gros frigo américain, sauf que dedans, il y a une puissance de calcul. C'est un ordinateur qui calcule beaucoup plus vite que les autres et ça pèse très, très lourd. Par exemple, aujourd'hui, les supercalculateurs, on est de l'ordre de 3 tonnes au mètre carré. C'est énorme.
Monde Numérique :
[
6:39] On a l'impression qu'on revient aux origines de l'informatique, avec les monstres comme l'Eniac et compagnie dans les années 40-50.
Bruno Lecointe:
[
6:48] Alors, c'est effectivement... Le monde du HPC, de la simulation numérique, c'est une boucle, ça revient, ça suit. Mais oui, on revient à ces gros supercalculateurs. Le jargon qui était le plus souvent utilisé, c'était ce qu'on appelle des mainframes. Ce sont, oui, ces grosses armoires. Ce qui a changé par rapport à avant, c'est la densité au mètre carré qu'on est capable d'avoir aujourd'hui. Ça a beaucoup, beaucoup changé.
Monde Numérique :
[
7:12] Donc la puissance.
Bruno Lecointe:
[
7:13] Les composants sont devenus, la puissance est devenue plus forte, mais c'est la densité. Avant vous aviez des composants électroniques qui étaient comme ça, les puces elles commencent à devenir comme ça avant vous en mettiez une tous les X centimètres, maintenant vous en mettez plusieurs par centimètre, ça devient, le gros élément différenciateur mais oui, vous avez raison ça reprend ce qu'on avait avant avec l'Eniac qui était quand même sacrée machine.
Monde Numérique :
[
7:39] On voit passer de temps en temps ces images, notamment il y avait un disque dur d'IBM de 5 mégaoctets qui faisaient la taille d'un piano et il fallait se mettre à 5 pour le faire entrer dans un avion. On reste sur des trucs gigantesques.
Bruno Lecointe:
[
7:57] C'est gigantesque.
Monde Numérique :
[
7:58] Mais beaucoup plus puissant.
Bruno Lecointe:
[
7:59] Beaucoup plus puissant. Mais aujourd'hui, ce qui est assez amusant dans les discussions, c'est que ça va de plus en plus vite. Ça va, quand vous parlez, on parlait avant de mégaoctets, après on a parlé de gigaoctets pour la taille, après on parle de pétaoctets, Zetaoctet,
Bruno Lecointe:
[
8:13] on commence à parler de Zetaoctet, ça devient des puissances phénoménales. C'est-à-dire que Jupiter est capable d'exécuter, la machine que je vous disais tout à l'heure en Allemagne, un milliard de milliards d'opérations par seconde. C'est-à-dire qu'on n'arrive même plus à utiliser l'unité, on fait des milliards de milliards. Oui, c'est gros, c'est l'équivalent de 10 millions d'ordinateurs. C'est spectaculaire. Le stockage a pris la mémoire aussi. C'est-à-dire que vous avez, je pense que la majorité des gens qui ont un ordinateur à la maison, savent que ça fait 4, 8 gigas. Là, on ne parle plus en gigas, on parle en téraoctets de mémoire. C'est-à-dire que c'est 1000 fois plus grand comme facteur et on va continuer à augmenter. Oui, c'est des monstres.
Bruno Lecointe:
[
8:55] Et en consommation électrique, ça aussi, c'est un...
Monde Numérique :
[
8:57] Oui, mais j'allais vous poser la question, alors, justement, en consommation électrique.
Bruno Lecointe:
[
9:01] Alors, en consommation électrique, il y a deux thématiques qui nous sont très sensibles. Nous sommes numéro 1, numéro 2 et numéro 3 d'un classement mondial des supercalculateurs en termes de consommation et d'efficacité énergétique. Donc, ces systèmes-là, c'est un classement qui s'appelle le Green 500. Ces systèmes-là, aujourd'hui, consomment beaucoup d'énergie. Mais le but du jeu, c'est qu'ils consomment de l'énergie de manière efficace et pas en déperdition. On a des critères, comme vous avez pour votre maison, pour savoir si votre maison, vous avez le classement de comment est-ce qu'elle est isolée. Vous avez exactement la même chose pour les systèmes informatiques et les supercalculateurs. Et aujourd'hui, nos machines à nous sont capables de consommer sur une armoire jusqu'à 300 kilowatts. Alors, ça fait des très, très gros chiffres. Seulement, il n'y a que 5 % qui sera dissipé. On fait des refroidissements à eau. On refroidit nos systèmes aujourd'hui avec de l'eau chaude. Je sais que ça fait toujours un petit peu plaisir de dire... Oui. On va faire une analogie avec le corps humain. Aujourd'hui, c'est assez connu, c'est que vous êtes dans le désert, vous avez plutôt intérêt à boire de l'eau tempérée, voire chaude, du thé chaud.
Monde Numérique :
[
10:10] Du thé chaud.
Bruno Lecointe:
[
10:11] Voilà, votre corps aura besoin de moins d'efforts pour le refroidir. C'est exactement la même chose avec nous. Cette analogie avec le corps humain est intéressante parce qu'elle montre l'importance, d'adapter tous les composants à éviter de les refroidir beaucoup trop pour qu'ils puissent chauffer. Là, on les refroidit moins parce que ce que l'on fabrique sont des composants plus résistants. Et résultat des courses, on est capable aujourd'hui de refroidir notre système avec une eau chaude à 45 degrés Celsius. Et donc, ça, c'est spectaculaire. En général, ça interpelle toujours un peu. Pour répondre à votre question, aujourd'hui, les gros supercalculateurs dont on vient parler, Jupiter, Alice Rockoq, Lumi, on est de l'ordre du 20 à 25 mégawatts en termes de fonctionnement.
Monde Numérique :
[
10:57] Quand vous dites de l'eau, c'est de l'eau qui est consommée ou c'est de l'eau qui circule et qui est en circuit fermé ? Ce qui n'a pas le même impact environnemental, évidemment.
Bruno Lecointe:
[
11:05] Merci de la question, Jérôme, parce que c'est un débat qu'on en entend beaucoup aujourd'hui. On dit que l'on consomme beaucoup d'eau. Alors, oui, on consomme de l'eau. C'est justement l'importance de faire très attention à ce que vous consommez. Mais il faudrait le voir à peu près sur le même type de fonctionnement que ce que vous avez avec votre radiateur dans une voiture. Aujourd'hui, vous mettez du glycol. D'ailleurs, c'est du glycol qu'on utilise dans les supercalculateurs. On appelle ça de l'eau chaude. Mais bien sûr, c'est une eau qui est additivée avec des produits chimiques pour être très efficace en termes de transfert thermique. Mais donc, ça circule en sécu fermé. de temps à autre, si vous n'avez pas de fuite dans votre voiture, vous remettez un tout petit peu. C'est le même principe. Donc, l'eau ne disparaît pas, elle est juste en circuit fermé. Et comme vous le dites, c'est quelque chose qui nous tient à cœur, c'est de justement ne pas perdre de l'eau. Mais vous en avez de l'évaporation, c'est un phénomène naturel.
Monde Numérique :
[
11:59] D'accord. Une question qui me préoccupe, qui me traverse l'esprit aussi.
Monde Numérique :
[
12:06] Il est fabriqué à Angers. Je reviens au Lumière, qui est le prochain plus exactement. Il est fabriqué à Angers. Ensuite, il ira en Finlande. Comment ça se transporte, un truc comme ça ?
Bruno Lecointe:
[
12:17] Alors, on pourrait vous montrer des vidéos. Il y a quelques vidéos qu'on a déjà publiées, mais la première chose qu'on fait à l'usine, c'est de fabriquer l'orac, donc cette grande armoire dans laquelle il n'y a aucun composant. On y rajoute les alimentations électriques, qui sont des gros blocs, qui vont permettre de fournir ces 267 kilowatts, pour être très précis, d'électricité dans ce rack. Et on va intégrer petit à petit ce qu'on appelle des lames de calcul, des serveurs qu'on va rajouter dedans et on va en faire une très grande identité. On va mettre ce système en eau, c'est-à-dire qu'on va le charger en eau. On va aller au-dessus des préconisations qui sont demandées aux clients de nous fournir en termes de débit d'eau, en termes de température d'eau. On va aller jusqu'au bout pour voir, on va essayer de stresser ces machines. Et une fois qu'elles ont été stressées, on va désassembler les lames. Elles vont être transportées dans des boîtes spécifiques pour de transport, pour ce qu'on appelle ces serveurs-là. Le rack est transporté complètement. On a des systèmes qui permettent d'être palétisés, sécurisés, parce que ça pèse lourd, même si vous enlevez les lames. Ce sont quand même des choses qui dépassent les 250 à 300 kilos quand ils sont vides. Et on a des transporteurs avec qui on a l'habitude de travailler qui l'emmènent. On a, On a l'habitude de dire que le système, on le monte d'abord une fois à l'usine, on le teste, on le met en route. Avec certains clients, ils viennent même le tester avec nous à l'usine. C'est ce qu'on appelle en anglais dans le jargon une factory acceptance test. C'est quelque chose d'assez important pour certains clients parce que c'est
Bruno Lecointe:
[
13:38] un processus long cette fabrication.
Monde Numérique :
[
13:40] Combien de temps ça prend ?
Bruno Lecointe:
[
13:42] Ça va entre trois mois, voire parfois jusqu'à douze mois. Ça va dépendre de la technologie parce que c'est aussi une des particularités de ce que l'on vend. Nous ne vendons pas sur étagère des produits. Nous avons une gamme de produits, mais nous avons pour chaque client une fabrication quasiment à façon. Oui, c'est du sur-mesure. Le terme de sur-mesure, oui, il y a une partie standardisée, mais après, c'est la manière dont vous voulez l'assembler. Si on peut faire une analogie avec la Formule 1, par exemple, dans la Formule 1, vous avez l'AFIA qui définit des standards de ce que doivent respecter en termes de pneus. Il dit que tout le monde va prendre ces pneus-là. Pour le moteur, pour le châssis, il va vous mettre des contraintes. C'est exactement la même chose pour nous. On fabrique des Formule 1 d'ordinateur et on a tout le mode de transport de test nécessaire pour que quand on va le livrer, le client puisse l'allumer et se mettre à produire immédiatement de la simulation pour la science.
Monde Numérique :
[
14:32] D'accord. Donc, vous le testez avant, vous le démontez, vous le transportez en pièces détachées, vous le remontez et c'est parti.
Bruno Lecointe:
[
14:39] Oui, alors c'est des gros blocs, pièces détachées, on ne démontre pas tout, ça prend du temps. Mais quand je vous ai dit que ça prenait un peu de temps, ça peut prendre du temps parce que tout ce que nous vendons sont des technologies qui vont arriver normalement dans un an ou deux ans. Les contrats que nous signons, ce sont des contrats qui s'étalent entre 12 et 18 mois pour la livraison parce que dans notre secteur d'activité, tout le monde veut la prochaine génération de technologies et c'est ce que nous faisons.
Monde Numérique :
[
15:05] Bruno Lecointe, on rappelle que Bulle appartient aujourd'hui entièrement à l'État français, après son rachat au groupe Atos, et fabriquer ce type de machines, évidemment, ça relève de la souveraineté technologique française, mais européenne aussi. Les machines, cependant, que vous fabriquez, j'imagine que vous ne faites pas tout, de la première puce jusqu'à la prise électrique, et notamment sur les semi-conducteurs. Comment ça se passe ? Vous achetez du AMD américain, c'est ça, toujours ?
Bruno Lecointe:
[
15:38] Alors, on fait de l'AMD, on fait du NVIDIA, on fait de l'Intel. Votre question est intéressante, parce que vous parlez de souveraineté. D'abord, oui, c'est un intérêt de souveraineté nationale. C'est pour ça que l'APE, l'Agence des participations de l'État, a décidé de nous racheter afin de soutenir notre croissance. Donc, ils sont 100% actionnaires de notre activité, ce qui veut dire quand même que nous sommes une société de droit privé et que nous avons les mêmes objectifs que n'importe quelle autre société de droit privé. L'idée aujourd'hui, et pourquoi ils nous ont rachetés, ils nous ont soutenus, c'est que c'est effectivement une compétence critique. Et on a la chance d'avoir quatre niveaux de compétence, si on essaie de le résumer. D'abord, la fabrication de composants. Nous avons encore des gens qui sont capables à la R&D, et qui le font, de designer ce qu'on appelle des chips, des puces, des ASIC, ce sont les termes, pour certaines parties de nos supercalculateurs. Et je pense notamment à un haut réseau. Nous développons notre propre technologie de réseau pour connecter tous ces ordinateurs ensemble pour qu'ils soient vus comme un seul gros ordinateur. Ils sont connectés avec une technologie qui s'appelle BXI. Et nous designons 100% de la technologie. On fabrique nos composants. Nous le faisons aussi pour une autre technologie. Je ne vais pas rentrer trop dans le détail.
Bruno Lecointe:
[
16:53] Ça devient beaucoup plus technique. mais nous sommes capables aujourd'hui de fabriquer un composant. Nous sommes le seul à le faire au monde qui permet de mettre, 8 ordinateurs ensemble, vus comme un seul gros ordinateur dans une technologie très particulière. C'était ce que vous parliez tout à l'heure des ordinateurs, les mainframes, les gros trucs d'avant. Aujourd'hui, nous continuons à le faire. Après, nous fabriquons des systèmes. Les supercalculateurs sont des systèmes. On va intégrer certains composants que nous fabriquons, mais on a des partenaires. Typiquement, vous avez cité AMD pour Lumi et Alice Rococq. Jupiter, c'est Nvidia. Nous travaillons avec Intel. Nous intégrons des composants, des composants de mémoire aussi. Nous ne fabriquons pas notre propre mémoire. Aujourd'hui, il y a trois grands fabricants mondiaux de mémoire avec qui nous travaillons. Nous intégrons ces composants. Donc, c'est vraiment un mix entre de la technologie que nous développons avec notre R&D. Et c'est aussi une des forces de bulles, c'est d'avoir une usine en France, une R&D en Europe et majoritairement en France. Et donc, on design ces systèmes. Et une fois qu'on a designé ces systèmes, qu'on les a fabriqués, on va rajouter tout ce que l'on développe en termes de couches logicielles. Et là où on a la petite cerise sur le gâteau et qui fait un vrai différenciateur vis-à-vis de notre concurrence, c'est que nous avons le quatrième layer, la quatrième couche, qui est ce qu'on appelle les cas d'usage.
Bruno Lecointe:
[
18:06] Nous fournissons et nous accompagnons les utilisateurs finaux avec des experts de leur métier à être capables de produire de la simulation, à voir ce qu'on appelle des cas d'usage. Et donc, c'est un enjeu de souveraineté parce que le fait de garder une compétence, Est-ce que les autres savent faire mieux que nous ? On va le prendre, on le monte. Et aujourd'hui, on est en train de développer, comme on l'avait fait dans la simulation classique, on le fait pour l'IA, on va intégrer des accélérateurs européens. Il y a plusieurs sociétés en Europe qui développent des composants spécifiquement pour faire de l'IA. On peut parler de V-Sorin en France, on peut parler d'Accélérat aux Pays-Bas, il y en a plusieurs comme ça. On va les accompagner pour pouvoir prendre ces puces les intégrer dans des ordinateurs, ces ordinateurs les mettent dans des racks et qu'ils travaillent tous ensemble.
Monde Numérique :
[
18:57] D'accord. Mais ce qu'on disait, vous fabriquez certaines puces, mais celles pour le calcul à proprement parler, il n'y en a pas en Europe. Donc, c'est les États-Unis. Est-ce que c'est la limite de la souveraineté technologique ?
Bruno Lecointe:
[
19:12] Alors, la souveraineté, ça ne veut pas dire être sans les autres. Moi, je ne suis pas un partisan d'une souveraineté qui serait... On s'isole, on travaille avec des partenaires. Et aujourd'hui, on va être très très clair, AMD, Nvidia et Intel sont d'énormes partenaires avec un savoir-faire excellent, reconnu. Et donc du coup, on travaille avec eux et ils sont, je vais la semaine prochaine, aux États-Unis justement avec ces partenaires-là parce qu'on travaille sur le long terme. Maintenant, il existe aujourd'hui, et je suis désolé Jérôme de vous dire que non, il existe aujourd'hui des technologies européennes, des processeurs européens. Nous travaillons avec une société qui s'appelle Cyperl, S-I-P-E-A-R-L. Ces gens-là fabriquent le premier processeur européen à base d'armes, qui est une technologie, un brevet qui a été développé en Angleterre. Nous les soutenons. Nous allons livrer Jupiter avec un premier sous-calculateur du très gros, un autre calculateur basé sur une technologie qui s'appelle Réa1. Et dans Alice Rockhock, nous allons livrer le supercalculateur Alice Rockhock Et à droite, un autre supercalculateur plus petit avec la technologie REA2.
Bruno Lecointe:
[
20:24] Aujourd'hui, il existe des accélérateurs européens qui commencent à sortir sur le marché. Quand je dis qu'ils commencent à sortir, ils n'ont pas l'historique que peut avoir Nvidia, que peut avoir AMD ou Intel. Mais je vous ai cité Vesora, c'est un partenaire important. Et encore, on ne parle pas du quantique, où là aussi, on a des acteurs. Et la France est très bien dotée dans l'activité quantique. Nous travaillons avec des partenaires français, avec des partenaires anglais, avec des partenaires finlandais. Je peux les citer, IQM, Equal One, Pascal, Candela, C12, Kobli, on travaille avec eux, à les accompagner à industrialiser ça et l'usine en est, un outil très important puisque l'usine nous permet dans le programme de ce qu'on appelle Open Factory de faire travailler pour des fabricants de composants européens qui ont besoin de passer à l'échelle et de produire en grande capacité. Donc s'il y a quand même des technologies, maintenant aujourd'hui Nvidia, AMD et Intel sont incontournables quand vous voulez de très, très gros systèmes.
Monde Numérique :
[
21:25] Sur le quantique, ça veut dire que, par exemple, des ordinateurs Pascal ou Candela, etc. Peuvent être fabriqués chez vous ?
Bruno Lecointe:
[
21:34] Alors, ceux-là spécifiquement, non, mais je vais vous expliquer. Aujourd'hui, Bulle a commencé en 2016 dans le quantique. Bulle, à l'époque, le quantique, c'était un concept. Bulle a développé une technologie logicielle qui permettait de simuler, d'émuler ce qu'allait être le quantique. Et donc, on a formé toute une génération, on va dire, d'étudiants et d'utilisateurs à se préparer à fabriquer des machines quantiques. Ce qui s'est passé, c'est que vous avez des sociétés qui se sont créées pour fabriquer leurs propres machines quantiques. Vous avez cité Pascal, Candela, ceux que je vous disais tout à l'heure. Pour certains... Je ne peux pas vous les donner parce que pour l'instant, les contrats sont en cours de finalisation. Pour certains, nous allons industrialiser pour eux la fabrication de leur système. C'est-à-dire que quand vous prenez, dans l'informatique, c'est toujours intéressant de le voir, quand une nouvelle technologie sort, vous avez une start-up, une nouvelle société qui se crée, ils essaient de tout faire. Et au moment où il faut passer à l'échelle, ils se rendent compte que leur cœur de métier, c'est ça, le reste, peut-être pas nécessaire. Nous avons un vrai savoir-faire en termes, je vous le disais tout à l'heure, en termes d'électricité, de consommation électrique, de dissipation thermique avec les refroidissements. Les machines quantiques, on en a absolument besoin. Et donc, du coup, nous allons les accompagner. Ceux qui le souhaitent, il y a deux sociétés qui sont en train de finaliser avec nous. Ils voudraient que l'on fabrique ici.
Monde Numérique :
[
22:54] Très bien, voilà donc pour cette usine à Angers. Ça représente quoi une usine comme ça en termes d'emploi, de capacité de production, etc ?
Bruno Lecointe:
[
23:03] Alors, nous sommes aujourd'hui 3000 personnes chez Bull. Vous avez 300 personnes à l'usine d'Angers, avec une capacité de mobilisation d'environ 100 personnes en plus, parce que vous avez des pics de production. C'est quelque chose qui est très bien organisé et qui est assez impressionnant. C'est qu'il y a un écosystème autour d'Angers qui nous permet d'avoir entre 300 et 400 personnes dédiées à la fabrication. Aujourd'hui, on a lancé un plan de recrutement annoncé, je suis en train de réfléchir, il y a à peu près six mois, on a lancé le recrutement de 500 personnes chez Bulles, et, pour l'unité d'Angers, on parle d'une cinquantaine, une centaine de personnes qui vont être recrutées. Donc l'usine va être capable aujourd'hui de fabriquer, alors je vais essayer de vous donner un ordre d'idée, parce que c'est toujours un peu fluctuant, mais on parle de 700 racks de simulation classique, 700 racks de simulation purement IA et environ 20 000 serveurs. Ce sont des ordres de grandeur que je vous donne.
Bruno Lecointe:
[
24:03] Et tout ça parce qu'on a en plus amélioré de 30 % la capacité de productivité de l'usine. Ce que je vous disais tout à l'heure, c'est 10 700 m² et 20 700 m². C'est 10 700 m², ça va peut-être vous surprendre, mais aujourd'hui, elle est capable de supporter 4 tonnes au mètre carré. Ce sont des chiffres importants, parce que l'informatique se densifie et donc elle devient très importante. On a déjà anticipé que s'il fallait passer au-dessus de 4 tonnes au mètre carré, on serait capable de le faire. Donc la capacité de production, je vous ai donné des ordres de grandeur, et donc c'est à peu près 1 400 racks plus 20 000 serveurs par an.
Monde Numérique :
[
24:37] Merci Bruno Lecointe, directeur HPC, IA et Quantique chez Bull.
Bruno Lecointe:
[
24:44] Je vous remercie, parce que c'était très sympa.