Michel Lévy-Provençal:
[
0:01] Et là, j'ai vu leurs robots, d'ailleurs j'ai publié quelques photos, il y a quelques vidéos qui vont sortir dans pas longtemps, de robots qui sont effectivement avec une dextérité qui marche, qui court, qui, quand on les pousse, se rattrape, qui font semblant de se battre, qui danse, etc.
Michel Lévy-Provençal:
[
0:23] Et qui marchent très bien, et qui sont vraiment très impressionnants. Mais ça s'arrête là, parce que ce sont des robots qui sont téléopérés. C'est-à-dire qu'en permanence, tu as quelqu'un derrière avec une télécommande qui manipule le robot.
Monde Numérique :
[
0:43] Bonjour Michel Lévy-Provençal.
Michel Lévy-Provençal:
[
0:46] Bonjour Jérôme.
Monde Numérique :
[
0:46] Ravi de t'accueillir dans Monde Numérique. Michel, tu es prospectiviste, dirigeant de la société Brightness. C'est à toi qu'on doit l'organisation en France des conférences TEDx, ces grandes conférences qui analysent les tendances du moment et qui essayent toujours de prédire l'avenir, etc. Michel, j'avais envie de t'avoir dans Monde Numérique parce que tu rentres d'un long périple en Asie. dans plusieurs pays d'Asie. Alors, on va renouer un peu avec la tradition des carnets de voyage. J'ai envie que tu nous racontes un peu, parce que tu as déjà commencé à le faire sur ton site. Tu as vu plein de choses, et notamment, bien sûr, en matière de technologie. On sait que ça bouge énormément là-bas. Mais d'abord, peut-être un petit mot.
Monde Numérique :
[
1:31] Où est-ce que tu es allé et pourquoi ce voyage ?
Michel Lévy-Provençal:
[
1:33] Oui, écoute, c'est ce que j'ai expliqué dans un papier que j'ai publié sur mon site, un dossier, comme tu disais, un carnet de voyage. Je suis parti presque trois semaines, un déplacement professionnel. En fait, vraiment, j'ai tout fait à Paris. L'ambiance à la fois...
Monde Numérique :
[
1:53] J'ai tout fait du verbe étouffer, c'est ça ?
Michel Lévy-Provençal:
[
1:55] Oui, c'est très vrai. J'ai tout fait du verbe étouffer, effectivement. Tant sur l'ambiance, concernant l'ambiance business, franchement, les affaires sont un peu à l'arrêt depuis quelques temps déjà. Et puis les tensions politiques, la situation sociale aussi qui est quand même très lourde. Et c'était assez irrespirable. Et j'ai eu une opportunité business pour aller là-bas. Et donc, quand je dis là-bas, je parle de six métropoles asiatiques. J'ai commencé par Tokyo. Ensuite, j'ai fait un très vite détour par Kyoto, mais ce n'est pas là que les choses sont les plus intéressantes. C'était plus un moment de respiration. Ensuite, Séoul.
Monde Numérique :
[
2:45] Donc, le Japon.
Michel Lévy-Provençal:
[
2:46] Séoul, là, on va en parler, vraiment une grande claque. Et puis ensuite, la Chine, en l'occurrence Shenzhen, un détour par Hong Kong, et puis enfin à Singapour. Et donc, ces quasi trois semaines m'ont fait à la fois découvrir des choses très intéressantes sur la smart city réelle, en l'occurrence à Shenzhen, à Singapour. Aussi, je suis un peu revenu du Japon au sens où je connaissais, puisque j'avais été invité en 2018 ou 2019 pour travailler à identifier à la fois des startups françaises et des startups japonaises. C'était un programme ambassadeur pour la ville de Tokyo et j'avais été frappé par l'avancée en matière de robotique. Mais là, je reviens un peu déçu du Japon, en l'occurrence de Tokyo. Et la plus grande claque reste Shenzhen. Shenzhen qui n'est plus du tout l'usine du monde, c'est beaucoup plus que ça aujourd'hui.
Monde Numérique :
[
3:52] D'accord. Oui, parce que Shenzhen, on le rappelle, c'est marrant, parce que c'était un petit village de pêcheurs il y a des années, il y a très très longtemps, et puis c'est devenu une espèce de mégalopole où se sont construites, tu l'as dit, ces grandes usines, notamment Foxconn, qui fabriquent l'iPhone, mais pas seulement, enfin, qui fabriquaient, c'était devenu l'usine du monde. Moi, j'y suis allé il y a une dizaine d'années, et je crois que ça a énormément changé. C'est devenu une espèce de mégalopole hyper high-tech, tu confirmes ?
Michel Lévy-Provençal:
[
4:22] Ah oui, complètement. En fait, tu arrives à Shenzhen. Si on rentre un tout petit peu dans le détail du voyage, c'est intéressant. Je suis arrivé par Hong Kong. Et il faut savoir qu'entre Hong Kong et Shenzhen, ce n'est pas très long. C'est 15 minutes en train rapide.
Monde Numérique :
[
4:39] On passe la frontière à pied aussi.
Michel Lévy-Provençal:
[
4:42] On passe la frontière à pied. Il faut plus de deux heures en réalité pour passer la frontière. Parce qu'à Hong Kong, à la gare de Hong Kong, tu as une première frontière. Où tu passes les douanes et la sécurité, tu arrives dans une sorte de zone franche et ensuite, tu repasses une deuxième douane où tu es toujours à Hong Kong, mais dans la zone chinoise. Et là, tu prends un train rapide et là, tu arrives à Shenzhen et rebelote, tu repasses une sécurité et là, tu sors, de la gare. Et moi, je m'attendais à vraiment une mégalopole assez polluée, grouillant de monde, peu de verre. En fait, j'avais vraiment des a priori bêtes. Et pas du tout. C'est exactement l'inverse. C'est-à-dire que c'est une ville très verte. C'est une ville assez calme, étrangement silencieuse. En réalité, il y a beaucoup de voitures électriques.
Monde Numérique :
[
5:46] Merci la voiture électrique.
Michel Lévy-Provençal:
[
5:47] Oui, principalement que des voitures électriques à Shenzhen. Peu de monde à l'heure où je suis arrivé, C'est-à-dire que si tu es 11 heures du matin, vraiment très peu de monde, les gens très sympas, les taxis par exemple, qui a quand même pris près de 30 minutes avec moi pour vérifier mon compte WeChat. Parce qu'il faut savoir une chose, c'est que tu arrives à Shenzhen, tu n'as pas Alipay, tu n'as pas WeChat, en fait, tu es un SDF. Tu ne peux rien faire. Tu ne peux pas prendre ton billet de train, tu ne peux pas communiquer, tu ne peux pas payer, tu ne peux même pas t'identifier, tu ne peux rien faire.
Monde Numérique :
[
6:19] Tout passe par là.
Michel Lévy-Provençal:
[
6:20] Oui, alors il y a plusieurs applications en l'occurrence, mais là, c'était WeChat.
Monde Numérique :
[
6:26] Il n'y a toujours pas Google et WhatsApp et tout ça ?
Michel Lévy-Provençal:
[
6:29] Alors, si, ça fonctionne. J'étais en VPN, donc honnêtement, je ne sais plus si je passais par le VPN ou pas, mais en tout cas, beaucoup de Chinois utilisent des VPN aujourd'hui. Ça fonctionne, mais par exemple, sur Google Maps, c'est beaucoup moins précis que les applications locales. Mais ça s'arrête là. C'est-à-dire qu'après, pour le paiement, tu n'as pas d'Apple Pay, tu n'as pas de choses comme ça. Donc, il faut que tu adoptes les codes et les apps locales. Et de toutes les manières, tu n'as pas trop le choix.
Monde Numérique :
[
7:00] C'est un autre écosystème technologique, en fait. Ce n'est pas celui qu'on utilise en Europe.
Michel Lévy-Provençal:
[
7:04] Exactement. C'est un autre écosystème. Et puis, les gens que tu rencontres sont sur WeChat. Donc, il faut utiliser l'application locale. Et donc, je suis arrivé dans cette ville et j'étais très étonné par la verdure, par le calme, par la non-pollution, l'air est très pur, on le sent, c'est vraiment à la fois, j'ai envie de dire reposant, parce que sorti de Hong Kong, qui est quand même une pure folie, Shenzhen me paraissait vraiment calme, et en même temps pesant. Parce que...
Monde Numérique :
[
7:40] Pourquoi ?
Michel Lévy-Provençal:
[
7:41] Parce que tu sens la surveillance permanente. C'est-à-dire qu'à tous les coins de rue, tu as des caméras, la présence policière est très, très forte. Et puis, cette sensation de tout passer par le mobile, d'avoir passé la douane avec de la biométrie, tu sens quand même le poids du régime. Alors, en même temps, c'est hyper sécure. même pour les étrangers moi j'ai eu aucun problème c'est hyper accueillant mais t'as.
Monde Numérique :
[
8:14] Le sentiment d'être fiché comme les.
Michel Lévy-Provençal:
[
8:15] Chinois eux-mêmes c'est peut-être c'est sûr que tu es surveillé puisque les caméras sont là dans le métro, hyper sécurisé j'étais dans une rame de métro à un moment donné, il y avait un policier je pense qu'il y avait un policier par rame très honnêtement et à chaque station, il sortait il faisait le tour et il re-rentrait, Et donc, c'est à la fois une sensation d'hyper-sécurité, c'est-à-dire que rien ne peut t'arriver, et en même temps, on n'a pas l'habitude de ça. C'est-à-dire qu'on a un peu... C'est un peu oppressant. Mais à la fois, tu fais des rencontres. J'étais très étonné. À un moment donné, je suis à un coin de rue et je vois une voiture avec des lidars, avec des capteurs, etc. Sauf qu'il n'y avait rien dans la voiture. Elle roulait sans chauffeur.
Monde Numérique :
[
9:11] Donc, voiture autonome, c'est ça que tu veux dire ? Taxi entièrement autonome. Robotaxi.
Michel Lévy-Provençal:
[
9:16] Donc, évidemment, je me jette sur le nom de la marque du robotaxi je crois que c'est Poli de TA, et là je t'échange l'application et je commande un robotaxi évidemment je fais l'expérience et donc il faut savoir qu'il y a deux types de taxis il y a les taxis qui ont un chauffeur mais qui n'a pas les mains sur le volant qui n'a pas les pieds sur les pédales qui est là juste en tant que, pour une sécurité superviseur.
Michel Lévy-Provençal:
[
9:45] Et puis, tu as les voitures qui n'ont pas de chauffeur. J'en ai vu, il y en avait qui roulaient. Donc, j'en ai pris une, je suis tombé sur une voiture avec chauffeur, mais c'est très drôle, j'ai des vidéos où le chauffeur fait exprès d'avoir les mains sur les cuisses, d'avoir les pieds pas sur les pédales pour que tu puisses le voir. Je me suis rendu compte qu'en réalité, j'étais le parfait client pour ce type de solution parce qu'il faut savoir qu'elle ne coûte quasiment rien. J'ai fait 15 minutes de trajet en voiture totalement autonome pour 2 euros. Et je me suis demandé pourquoi. En fait, la réponse est simple. C'est que c'est une démo. Ils passent leur temps à chasser des gens comme moi pour pouvoir montrer la technologie et l'avancée technique chinoise. Et ça marche très bien. Très honnêtement, c'est d'une fluidité. Par exemple tu rentres dans une Tesla qui n'est pas totalement autonome il y a quand même des moments d'accélération qui sont un peu abrupts des freinages aussi qui sont un peu là pas du tout, et puis des situations un peu complexes, des vélos qui traversent non non c'était vraiment un peu ce qu'on retrouve à San Francisco tu vois sauf que c'est de la techno chinoise c'est de la techno 100% chinoise.
Monde Numérique :
[
11:04] Donc qui marche évidemment très bien il ne faut pas en douter donc des robotaxis, des robots Alors, aujourd'hui de France, quand on voit un peu tout ce qui nous vient de la Chine à travers les vidéos sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup de communication du système et des entreprises chinoises, et notamment tous ces robots humanoïdes qui semblent envahir l'espace. Est-ce qu'on n'est vraiment que dans la démo ou bien c'est déjà une réalité les robots humanoïdes ?
Michel Lévy-Provençal:
[
11:36] Écoute, c'est les deux. C'est-à-dire que j'y suis allé aussi pour ça. J'avais des rendez-vous avec des boîtes qui fabriquent des robots. J'ai vu en gros deux typologies d'entreprises. Un premier type d'entreprise qui fabrique des robots, je dirais, plutôt traditionnels au sens où ce sont des robots à la fois qui font du nettoyage, qui déplacent des charges lourdes, ou des robots serveurs qu'on retrouve dans certains restaurants. mais ça, ça existe aussi en France. Notamment dans des restaurants chinois, tu vois un petit robot avec un écran, tu peux commander ton plat et tu as le plat qui arrive. Donc ça, c'est la robotique qui est largement répandue.
Monde Numérique :
[
12:15] Ce n'est pas le robot humanoïde avec les deux bras, deux jambes.
Michel Lévy-Provençal:
[
12:18] Non, non, c'est vraiment en réalité, ce sont quelques plateaux sur...
Monde Numérique :
[
12:24] C'est des chariots autonomes.
Michel Lévy-Provençal:
[
12:27] Et ça, ça marche super bien et c'est d'ailleurs très développé dans toute l'Asie, pas que en Chine, on en retrouve à peu près partout. Dans les rues de Shenzhen, tu as des robots qui nettoient les rues qui sont super propres. Et donc, ça, ça marche super bien. C'est largement déployé. C'est accessible. Tu vois, par exemple, pour une ville, un robot qui va nettoyer les rues d'un quartier, ça coûte à peu près 5000 euros. C'est déployable et c'est autonome. Et puis, je cherchais évidemment aussi des entreprises qui fabriquait des robots humanoïdes. Et j'en ai trouvé, et j'en ai visité, j'ai visité des labs parmi les plus avancés. Alors, pas Unitree, dont on entend énormément parler.
Michel Lévy-Provençal:
[
13:13] Mais le concurrent du nitri qui s'appelle Engine AI qui est vraiment son challenger donc je suis allé dans les labos de Engine AI et là j'ai vu leurs robots, d'ailleurs j'ai publié quelques photos et il y a quelques vidéos qui vont sortir dans pas longtemps, de robots qui sont, effectivement avec une dextérité qui marchent, qui courent quand on les pousse, se rattrapent qui font semblant de se battre, qui dansent, etc.
Michel Lévy-Provençal:
[
13:44] Et qui marchent très bien et qui sont vraiment très impressionnants. Mais ça s'arrête là parce que ce sont des robots qui sont téléopérés. C'est-à-dire qu'en permanence, tu as quelqu'un derrière avec une télécommande qui manipule le robot. Le robot n'est pas du tout autonome et d'ailleurs, toutes les démos qu'on voit aujourd'hui sur Internet sont des robots qui sont téléopérés. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas un vrai exploit technique parce que la mécanique fonctionne, l'équilibre est là, la miniaturisation et la reproduction, par exemple, des articulations, des doigts, des coudes, etc., tout ça, ça fonctionne super bien. Mais ce n'est pas demain qu'on va voir ces robots chez nous en train de faire le ménage ou la cuisine ou remplir la vaisselle parce que ça suppose une autonomie. Alors, certains labos commencent à intégrer les fonctionnalités, notamment à base de LLM, équivalents de LLM mais qui ont été entraînés sur des environnements physiques pour pouvoir les rendre autonomes mais on en est encore assez loin.
Monde Numérique :
[
14:45] Qu'est-ce qui manque, en fait ? C'est de l'apprentissage ?
Michel Lévy-Provençal:
[
14:48] Oui, c'est la couche d'intelligence. Alors, ça peut venir très vite. Le vrai challenge, c'est un challenge mécanique. C'est d'avoir la capacité de déplacer ces robots de manière la plus fluide possible, qu'ils gardent un équilibre, de faire en sorte aussi qu'ils aient une dextérité. Et tout ça, je viens de le dire, ça, ça existe. Mais de les rendre autonomes dans un environnement complexe qu'ils ne connaissent pas, ça, ça demande de l'IA, ça demande un entraînement. On n'y est pas encore, mais avec la vitesse à laquelle avancent les intelligences artificielles, ça, on va y arriver. Mais ce que je suis en train de dire, c'est que aujourd'hui, je n'ai pas vu de robot autonome. Je n'en ai pas vu. Même le robot Xpeng, là, dont on en entend pas parler, c'est un robot qui est opéré. Ça peut avoir un intérêt, mais on en reste encore à des usages qui sont des usages de R&D. D'ailleurs, G&I nous le dit, ils vendent principalement des universités pour pouvoir travailler sur des use cases.
Monde Numérique :
[
15:54] Oui, et d'ailleurs, côté américain, Tesla a un peu le même problème quand ils avaient fait les dernières démonstrations d'Optimus, notamment avec cette grande
Monde Numérique :
[
16:04] fiesta où c'était Optimus qui faisait des cafés et qui distribuait des boissons. Et on a appris deux jours après que tout cela était complètement pas fake, mais en tout cas, comme tu le dis, c'était des machines téléopérées. Donc en fait, il faut toujours un humain derrière le robot, ce qui limite un peu l'intérêt de la chose conceptuellement.
Michel Lévy-Provençal:
[
16:21] Oui, alors il peut y avoir un intérêt de piloter à distance des robots pour plein de raisons. Ça peut être pour par exemple aller dans des zones où on ne peut pas aller humainement ça peut être aussi pour pouvoir, interagir dans des environnements où on n'a pas besoin de se déplacer peut y avoir un intérêt mais la promesse, qui reste quand même assez bluffante d'un robot autonome chez soi qui fait un certain nombre de tâches ça on n'y est pas mais encore une fois euh, Je pense qu'on se laisse aussi pas mal à voir, en Europe et en France aussi, par la surcommunication, la dimension storytelling, le fait de se survendre tant aux États-Unis qu'en Chine.
Monde Numérique :
[
17:11] Oui, mais on était habitué à ça de la part des Américains, pas forcément de la part des Chinois jusqu'à présent.
Michel Lévy-Provençal:
[
17:17] Écoute, les Chinois aujourd'hui, pour en avoir discuté avec pas mal d'acteurs, tu sais que la French Tech est très présente à Shenzhen et à Hong Kong, J'ai rencontré plusieurs personnes là-bas qui m'ont expliqué comment ça fonctionne. D'abord, la force de Shenzhen et de toutes, je dirais, toutes les chaînes de production chinoises, ce n'est pas forcément le très high-tech, c'est vraiment le low-tech. C'est-à-dire tout ce qui touche à des objets connectés qu'on est capable aujourd'hui de prototyper en quelques semaines. D'ailleurs, beaucoup d'acteurs européens, américains font ça, ils prototypent en quelques semaines et ensuite.
Michel Lévy-Provençal:
[
18:00] Produisent à la chaîne, on m'a expliqué le montage, en gros tu veux faire un objet connecté, en moyenne évidemment là je parle vraiment de manière un peu caricaturale, en moyenne il faut prévoir, quelques semaines pour pouvoir prototyper ton objet, ça te coûte à peu près 100 000 dollars, à partir du moment où tu as un plan jusqu'au moment où tu commences à avoir 10 exemplaires de ton objet qui est vraiment complètement opérationnel, qui commence à pouvoir être certifié.
Michel Lévy-Provençal:
[
18:28] Et ensuite, tu passes en production, donc dans les chaînes de production, pas forcément à Shenzhen d'ailleurs, mais plus à l'intérieur du pays, Et là, il faut compter à peu près 300 000 dollars pour avoir les 3 000 premiers devices, mais vraiment en production massive. Et ensuite, tu remets à chaque fois un batch de 3 000 pour 300 000 dollars. Donc, en gros, pour à peu près 9 000 pièces, tu en as pour 1 million de dollars.
Michel Lévy-Provençal:
[
18:57] Et tu calcules à peu près le coût de production est de 100 dollars par pièce. Ce n'est pas un hasard d'ailleurs. La plupart des objets connectés qu'on voit sur le marché tournent autour de 250, 300, 350 dollars. Parce qu'avec les coûts de marketing, les coûts de distribution et la marge, on est dans ces ratios-là. Et je te parle, par exemple, des bagues connectées, je te parle de toutes sortes de devices, les fameux devices qui intègrent de l'IA. Tous ces objets intelligents, en réalité, sont conçus et déployés très, très rapidement par cette chaîne-là.
Michel Lévy-Provençal:
[
19:32] Et c'est au départ un peu de bluff et une production qui reste quand même assez peu technologique au sens où ce n'est pas forcément de la super high tech. Ce n'est pas un robot humanoïde. Là où les Chinois sont en train d'essayer de communiquer, pour revenir au point que tu évoquais, c'est-à-dire le fait de bluffer, c'est de montrer à quel point ils sont aussi très forts en haut de la chaîne. En R&D, en capacité d'ailleurs à dépasser parfois les Américains. Et il y a une course en la matière. Parce que tu as vu, récemment, le dernier modèle d'IA qui est sorti, Kimi, qui dépasse ChatGPT, qui dépasse Anthropik, on est dans le même type de communication. Donc, il n'y a plus que les Américains qui le font. Les Chinois le font aussi.
Monde Numérique :
[
20:25] Tu as bien perçu cette compétition entre les Chinois et les Américains, vu de Chine ?
Michel Lévy-Provençal:
[
20:32] On n'en a pas trop parlé, mais tu vois, par exemple, le fait que Polly de Téaï, la fameuse boîte qui fait des taxis autonomes, communique comme ça et fassent en sorte d'avoir des robotaxis qui circulent dans la ville, donnent l'application de manière hyper accessible pour des gens comme moi, avec une application qui est en anglais, qui n'est pas en chinois. Donc, elle est faite. C'est bien la preuve qu'ils sont dans une course à la com, pour montrer la puissance chinoise. Et très honnêtement, ils y arrivent bien. C'est-à-dire que la techno fonctionne, robotaxis en l'occurrence. Les robots que j'ai vus, ils ne sont pas autonomes, mais ils sont de la même qualité voire j'ai pas vu Optimus mais à mon avis même qualité que Optimus Xpeng le robot Xpeng est largement meilleur, donc ils sont en train de il y a un article qui est sorti dans le Financial Times pendant que j'y étais qui citait le patron de Nvidia qui disait que la Chine était en train de gagner la bataille de l'IA face aux Américains oui, j'ai vu cette déclaration effectivement donc il y a quelque chose qui se passe ouais.
Monde Numérique :
[
21:46] Tu parles beaucoup de la Chine, mais tu es allé aussi au Japon et en Corée du Sud. Justement, tu as l'impression que c'est la Chine qui a pris le leadership et le Japon qui était quand même le pays de l'innovation technologique il y a 10 ou 20 ans. Le Japon a pris une claque.
Michel Lévy-Provençal:
[
22:06] Écoute, moi j'ai eu l'impression d'avoir une sorte d'onde qui part de Shenzhen et qui se répand Hong Kong, Séoul, Singapour, pour d'autres raisons aussi dont on pourra parler. Et enfin, le Japon reste à part. On a vraiment l'impression que le Japon est une belle endormie qui a eu son heure de gloire dans les années 80 et qui après la crise des années 90 a beaucoup de mal à se réveiller. Comme je te disais, j'avais été en 2019 ou 2018, avant le Covid, invité. J'avais rencontré d'ailleurs le ministre de la Transformation Numérique que j'ai revu cette fois-ci encore. Et qui m'a très gentiment reçu d'ailleurs et qui m'a expliqué que, par exemple, les Japonais n'ont pas de modèle fondation japonais. Et il a cité...
Monde Numérique :
[
23:03] D'intelligence artificielle, ouais.
Michel Lévy-Provençal:
[
23:05] Et il a cité Mistral, tu vois. Il a cité Mistral comme étant, pas forcément un modèle parmi les plus performants, mais comme étant une preuve de la pertinence, de son point de vue, de la stratégie française d'être capable de déployer un modèle souverain. Alors, il y a beaucoup de débats sur Mistral. Mais je vais t'avouer que je suis revenu...
Monde Numérique :
[
23:28] C'est-à-dire, il y a beaucoup de débats en Asie, tu veux dire ?
Michel Lévy-Provençal:
[
23:29] Non, non, non, en France, en disant Mistral, finalement, c'est un modèle qui n'est pas performant, pas assez performant par rapport aux modèles américains, etc.
Monde Numérique :
[
23:39] Effectivement, c'est ce que j'ai entendu dire, moi aussi, aux Etats-Unis.
Michel Lévy-Provençal:
[
23:42] Oui, oui, mais ce qui n'est pas faux, c'est-à-dire que le modèle est moins performant que GPT-5 et entre autres. Mais là où j'ai moi-même changé d'avis en rencontrant notamment Takuya Irei, l'ancien ministre, il me dit... Ça ne sert à rien de déployer autant d'énergie et autant d'investissements pour essayer de rattraper un GPT-5 ou un Anthropik. En réalité, on ne va pas avoir les moyens de le faire, mais il faut s'inscrire dans la durée. C'est-à-dire que ces modèles ont vocation à un moment donné à se commoditiser. Et notamment avec l'open source. Il va y avoir une sorte d'asymptote qui va faire que les modèles vont plus ou moins atteindre un niveau qu'on va avoir du mal à dépasser. Et donc, cette commoditisation fait qu'il vaut mieux dépenser 20% du budget pour atteindre 80% des résultats, la fameuse loi de Pareto, plutôt que d'essayer d'exploser les investissements pour gagner ces 20% au-dessus des 80% nécessaires. Et ça, c'est une philosophie que j'ai retrouvée dans le discours autour de Takuya Ereï, mais aussi chez les Chinois. Les Chinois ont cette approche frugale.
Monde Numérique :
[
25:06] Tout à fait.
Michel Lévy-Provençal:
[
25:06] Et c'est ce qui m'a fait revoir un peu mon point de vue sur Mistral, parce qu'à terme, pas pour l'instant, c'est clair que pour le moment, Mistral est moins performant, mais à terme, peut-être que c'est une arme... Qu'on doit continuer à développer, pas parce qu'il nous faut être souverains, autonomes, et nous couper des acteurs américains ou même des acteurs asiatiques, mais il nous faut, au cas où, avoir quand même une technologie qui nous permet d'être, si quelque chose arrivait, être autonome au moins avec 80% des usages, ou en tout cas avec les usages qu'on aurait besoin d'avoir. D'autant qu'à long terme, cette commoditisation risque d'homogénéiser la performance des modèles.
Monde Numérique :
[
26:01] C'est très intéressant ce que tu dis, parce que c'est des choses que j'ai ressenties aussi et constatées. Finalement, c'est un peu ce qui s'est passé avec le hardware, où aujourd'hui l'ordinateur ça ne coûte plus rien, c'est facile à fabriquer. On en fabrique même en France, mais d'ailleurs, les gens ne le savent pas. Je ne sais pas, on peut citer, il y a la marque Thomson, enfin, ils ne fabriquent pas en France, mais ils fabriquent en Chine, etc. Enfin, bref. Donc, ça devient des commodités. Tout cela devient des commodités. Il n'y a plus beaucoup de valeur. Toute la recherche a été financée par les autres, en fait, par les Américains, tout le développement, etc. Du coup, si ce sont des commodités, on va pouvoir en profiter. C'est vrai, ça, c'est le côté positif. Mais il y a quand même, et tu me l'accorderas, des limites, et des limites en termes de souveraineté ou autre, parce que dès qu'on va toucher au cloud, on met le doigt, il y a des risques, il y a des risques par rapport aux lois
Monde Numérique :
[
26:58] extraterritoriales américaines, etc. On ne peut pas demander à une entreprise de défense française d'utiliser Tchadjpt, aujourd'hui, c'est totalement, déraisonnable. Donc, ce que tu dis, c'est ça, c'est qu'il vaut mieux finalement avoir 80% de l'état de l'art, mais souverain ? Plutôt que rien, ça c'est sûr, et sans forcément avoir besoin d'avoir 100% de l'état de l'art.
Michel Lévy-Provençal:
[
27:28] Oui, mais je rajouterais une chose. Il ne faut pas pour autant s'interdire d'utiliser les technologies américaines et éventuellement les technologies chinoises. Ça, c'est un point très important, parce qu'une des choses dont je me suis aussi rendu compte, c'est qu'au-delà du fait que, par exemple, on nous copie au Japon, sur la stratégie IA, mais aussi, j'ai appris par exemple qu'ils avaient monté Station AI sur le modèle de Station F.
Michel Lévy-Provençal:
[
28:02] C'est quand même une chose très étonnante. Au-delà de ça, je pense qu'on a quelque chose qu'on sous-estime, de manière flagrante, et je m'en suis rendu compte en me déplaçant là-bas, c'est la puissance de la marque France dans toute l'Asie.
Michel Lévy-Provençal:
[
28:25] Quand je parle de la puissance de la marque de France, je parle à la fois de la dimension presque onirique que suscite la France dans ce continent. C'est-à-dire que quand on parle français, quand on évoque une marque à connotation française, même si ce ne sont pas des marques qui sont détenues par des Français. Là, j'ai plusieurs exemples, par exemple, de parfums à Séoul, un parfum Selvatico, le noté.
Michel Lévy-Provençal:
[
29:00] Qui est un parfum qui se présente comme une eau de parfum avec des produits dont le nom évoque la France, la forêt de Fontainebleau, écrite évidemment avec plein de fautes d'orthographe, comptoir de thé avec des fautes d'orthographe également, sous-bois de Saint-Germain, des choses qui sont presque risibles. En fait, c'est une boîte qui est détenue à 100% par des Coréens, mais qui utilise l'imaginaire français pour créer ce désir de consommer cette marque. Donc, il y a cette dimension de la marque France qui est hyper désirable. Et puis, il y a une autre dimension, c'est qu'on nous reconnaît une capacité à créer des expériences uniques, à avoir des designers de génie, à créer de la poésie, à être extrêmement exigeant sur la qualité également. Et donc, à partir de ce moment-là, on peut construire des applications, des produits.
Michel Lévy-Provençal:
[
30:03] Des services qui vont s'appuyer sur des technologies qui ne sont pas forcément des technologies que nous maîtrisons. Tu vois, avoir par exemple, j'en discutais avec un acteur qui est basé à Hong Kong, avoir par exemple des voitures chinoises qui sont... Proposé avec des services qui sont déployés ou avec du design qui est déployé par des Français, c'est une valeur ajoutée qu'on peut apporter. De la même manière, proposer des applications qui sont basées sur des intelligences artificielles qui ne sont pas forcément développées par nous Français ou nous Européens, mais qui vont utiliser un savoir-faire du software, des couches logicielles et pourquoi pas de la data qui est issu de nos laboratoires, ça peut avoir une valeur ajoutée qui peut avoir une énorme valeur, pas simplement pour notre marché. Et ça, c'est un autre aspect. Et je terminerai là-dessus, dont je me suis rendu compte. C'est qu'on raisonne beaucoup trop au marché local. C'est-à-dire qu'on raisonne beaucoup trop sur notre marché domestique, que ce soit en France ou en Europe. Évidemment, beaucoup plus en France. qu'en Europe. Et on ne raisonne presque pas marché asiatique. Alors que le marché est là.
Monde Numérique :
[
31:31] Il y a quand même beaucoup d'entreprises, de grands acteurs français qui sont très tournés vers la Chine.
Michel Lévy-Provençal:
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31:38] Dans le luxe, en l'occurrence.
Monde Numérique :
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31:39] Dans le luxe, notamment. Oui, c'est très présent.
Michel Lévy-Provençal:
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31:41] Mais je ne parlais pas du luxe, je parlais d'autres secteurs d'activité.
Monde Numérique :
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31:45] De la tech.
Michel Lévy-Provençal:
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31:46] Je peux parler de la tech, je peux parler du... sur l'alimentation et le lifestyle, mais c'est impressionnant de voir à quel point la marque France attire.
Michel Lévy-Provençal:
[
32:02] Je ne compte pas le nombre de boulangeries qui ont des, marques françaises alors qu'elles ne sont en rien françaises donc il y a quelque chose de presque de dommage de voir cette valeur exploitée d'ailleurs par d'autres et qui ne, qui mériterait en fait d'être déployée peut-être même sur d'autres secteurs d'activité peut-être sur celui de la santé sur celui de l'industrie aussi, on a des pépites industrielles qui sont reconnues d'ailleurs en Asie, on m'a parlé de Dassault Systèmes par exemple, il faut savoir que Airbus est très présent à Singapour, dans l'énergie totale et archi présente les enseignes JC Decaux sont partout en Asie, tu vois, il y a quand même une présence très très forte de la France, j'en parle presque comme un néophyte, quelqu'un qui connaissait parce que je ne connaissais pas bien l'Asie Je connais très bien les US parce que j'ai travaillé pendant 15 ans, notamment avec Ted, avec Boma, beaucoup avec des Américains. Je suis désolé, mais quand je vais aux États-Unis, je ne retrouve pas cette présence-là. Je ne retrouve pas cette force, cette puissance de la marque France aux États-Unis que j'ai retrouvée en Asie.
Monde Numérique :
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33:19] On nous regarde un peu comme des comme des rigolos parfois.
Michel Lévy-Provençal:
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33:22] Oui, et ce qui n'est pas du tout le cas en Asie.
Monde Numérique :
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33:24] Plus que...
Monde Numérique :
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33:28] Merci beaucoup Michel Lévy-Provençal pour ce souffle d'optimisme. On retrouvera tout ça, toute cette dynamique, j'imagine, dans le prochain TEDx.
Michel Lévy-Provençal:
[
33:40] Écoute, pour l'instant, on ne communique jamais sur le programme. Non, non, mais ce n'est pas ça. c'est qu'on ne communique jamais sur le contenu du programme de TEDx Paris. La thématique, elle est définie, il n'y a pas de sujet, elle est d'ailleurs assez cohérente avec ce qu'on a toujours fait depuis la reprise du Covid. Cette année, en 2026, le 10 février prochain, le titre de la conférence sera « Danser les ombres du monde ». Encore une fois, très poétique, mais cette idée d'aller chercher ceux qui s'en sortent finalement, ceux qui arrivent à relever le défi du chaos actuel, je ne vais pas faire une édition sur la Chine ou sur l'Asie mais il y aura peut-être quelques éléments, je ne veux pas en dire.
Monde Numérique :
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34:31] Plus il y aura peut-être quelques influences en tout cas on peut retrouver tes carnets de voyage, je vais appeler ça comme ça sur ton site mikian.com.
Michel Lévy-Provençal:
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34:41] Et puis sur les réseaux sociaux dans les jours qui viennent, des pastilles, des vidéos aussi, des fameux robots humanoïdes que j'ai vus. Voilà, donc on pourra retrouver ça dans les jours qui viennent.
Monde Numérique :
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34:55] Super. Merci beaucoup, Michel.
Michel Lévy-Provençal:
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34:58] Merci, Jérôme. Merci.