Le CEO de SIPearl dévoile comment les processeurs français RHEA-1 veulent rendre à l’Europe sa souveraineté technologique dans le calcul haute performance.
Interview : Philippe Notton, CEO de SiPearl
Pourquoi était-il urgent pour l’Europe de relancer une filière microprocesseur ?
Depuis des décennies, l’Europe dépend totalement des technologies américaines et asiatiques pour le calcul haute performance. Cette dépendance est dangereuse : elle alimente la R&D étrangère, crée un transfert massif de valeur hors du continent et expose l’Europe aux décisions géopolitiques de pays tiers. Aujourd’hui, entre les restrictions d’export, les risques de kill switches et l’accès parfois limité à certains composants, il était urgent de reconstruire une capacité européenne. SIPearl s’inscrit dans ce réveil nécessaire.
Qu’apporte REA-1 sur le plan technologique par rapport aux standards du marché ?
REA-1 repose sur une architecture ARM, plus efficiente et plus moderne que le x86 historique. Cela nous permet d’obtenir un excellent ratio performance/consommation, un point clé pour les datacenters.
Le processeur embarque une très grande quantité de mémoire, ce qui le rend idéal pour le calcul scientifique ou l’inférence IA de modèles volumineux. Gravé en 6 nm par TSMC, il se situe dans les standards actuels du HPC, et notre génération 2 passera au 3 nm pour renforcer densité et efficacité énergétique. Le fait d’avoir remporté l’appel d’offres du supercalculateur Jupiter face à Intel démontre que nos performances sont au niveau des leaders mondiaux.
Pourquoi votre stratégie repose-t-elle sur le modèle fabless et sur TSMC ?
Pour fabriquer un processeur avancé, il faudrait posséder une usine dont le coût dépasse les 30 milliards d’euros : impossible pour une startup. Le modèle fabless nous permet de nous concentrer sur la conception, tout en profitant du savoir-faire de TSMC, leader mondial.
Même les géants américains — AMD, Nvidia, Apple — fonctionnent ainsi. L’enjeu pour l’Europe est donc d’abord de créer des produits compétitifs ; ensuite seulement, une demande suffisamment forte pourrait justifier l’installation de lignes de production avancées sur le continent.
Quel rôle jouera SIPearl dans les supercalculateurs européens de nouvelle génération ?
Notre premier client est le supercalculateur Jupiter, en Allemagne, où nos processeurs seront intégrés par Eviden. Jupiter sera la machine la plus puissante d’Europe, destinée au calcul scientifique, à l’intelligence artificielle et à des applications stratégiques.
Ce premier déploiement est crucial : il prouve que l’Europe peut concevoir du silicium de très haut niveau et l’intégrer dans des systèmes complets. Les prochains supercalculateurs — dont le projet français Alice Recoque — pourraient amplifier cette dynamique et installer durablement une filière européenne de HPC.
Philippe Notton:
[0:01] En plus de ça, politiquement en ce moment, tout ce qui est souveraineté, technologie européenne et idéalement technologie européenne,
Philippe Notton:
[0:08] d'abord pour le marché européen, on y croit beaucoup. La réglementation va dans ce sens-là. Il était temps que les Européens se réveillent. On va dire que c'est peut-être la dernière chance pour ne pas devenir définitivement une colonie numérique ou 480 millions d'esclaves numériques. Oui, il faut y aller. Effectivement, c'est tard. C'est 50 ans après les Américains, les Chinois, les Japonais qui ont toujours privilégié leur techno pour leur marché. Donc là oui, ça se réveille.
Monde Numérique :
[0:38] Bonjour Philippe Notton.
Philippe Notton:
[0:40] Bonjour Jérôme.
Monde Numérique :
[0:41] Vous êtes CEO de la société SIPearl, une entreprise française. Alors on déplore souvent le retard français et européen en matière de technologie et aussi le manque de souveraineté. Mais donc il se passe des choses que l'on ne sait pas forcément. Mais votre entreprise SIPearl est en train, elle, de développer le premier microprocesseur souverain qui équipera un super calculateur européen. Alors vous allez nous expliquer tout ça. D'abord en quelques mots, SIPearl, ça existe depuis quand ? Quelle est votre activité ?
Philippe Notton:
[1:14] Alors c'est une SIPearl, une société semi-conducteur, donc on développe des puces électroniques. La société est créée en 2019, le premier employé en 2020, et entre 2020 et aujourd'hui, on est monté jusqu'à 200 personnes, donc 75% en R&D, pour monter l'équipe, développer l'expertise et arriver à mettre le premier produit, donc le premier processeur sur le marché.
Monde Numérique :
[1:38] Vous avez fait plusieurs levées de fonds, je crois.
Philippe Notton:
[1:40] On a fait une série A en trois tours. On a terminé la série A, c'était en juin 2025, donc il y a quelques mois, avec 130 millions d'euros, ce qui est quand même une des plus grosses séries françaises et a priori la plus grosse en Europe en semi-conducteurs. Parce que le semi-conducteur, ça a des avantages, c'est que ça peut ramener beaucoup, beaucoup d'argent, mais ça coûte très cher à développer. On a réussi à la passer. Et là, on lance une série B, bien évidemment, parce qu'il faut préparer la suite.
Monde Numérique :
[2:08] C'est formidable, parce que j'ai l'impression que personne ne sait que la France fait des semi-conducteurs. En l'occurrence, des microprocesseurs, on a l'impression que ça, c'est américain, chinois, et puis taïwanais pour la fabrication.
Philippe Notton:
[2:22] Alors, c'est taïwanais dans tous les cas pour la fabrication. Parce qu'aujourd'hui, pour des process avancés, notre premier processus est en 6 nanomètres. La génération 2 qu'on a lancé là sera en 3. Aujourd'hui, c'est TSMC Taïwan. À terme, on voit, c'est un autre sujet. Maintenant, il y a quand même une tradition du semi-conducteur en France. Il y a des très grosses sociétés type ST.
Monde Numérique :
[2:40] Oui, bien sûr. ST Micro, etc. C'est vrai. J'ai évacué ça un peu vite.
Philippe Notton:
[2:45] Mais alors, c'est sur d'autres, on va dire, un autre écosystème d'autres composants et en microprocesseurs très évolués comme on le fait. Il n'y en a pas eu en Europe depuis 40 ans. Le dernier, c'était ce qu'on appelait le Transputer Inmos qui a été fait en Angleterre. Il était temps d'y retourner parce que le marché est quand même colossal. Ce qu'on voit tous les jours avec ce qui se passe avec AMD, Nvidia,
Philippe Notton:
[3:05] Intel, encore un petit peu. Donc il était temps d'y aller, et comme il y a de plus en plus de calculs partout, et ça va de la voiture au data center cloud, intelligence artificielle etc, il était temps de faire quelque chose et c'est une impulsion qui a été donnée par Bruxelles en 2017, montage de consortium européen programme de recherche, on est la première incarnation privée de ce que peut faire ou ce que peut amorcer Bruxelles en termes de recherche et de développement technique pour vraiment avoir des produits pour le calcul, donc c'est une longue gestation, pour arriver sur le marché l'année prochaine.
Monde Numérique :
[3:40] Avec ce processeur qui s'appelle donc REA-1. C'est ça, REA-1 ?
Philippe Notton:
[3:44] La première version, tout à fait, oui.
Monde Numérique :
[3:46] Voilà. Alors, c'est quoi sa fiche technique à ce processeur ?
Philippe Notton:
[3:51] Alors, on a fait un choix technologique, stratégique et financier de travail avec ARM, ARM. ARM très connu parce qu'ils sont dans tous les smartphones, ils sont dans toutes les télés.
Monde Numérique :
[4:02] Donc, c'est un certain type d'architecture.
Philippe Notton:
[4:05] C'est ça ? Voilà, c'est une architecture ARM qui peut opposer à l'architecture historique qu'on appelle X86. qui a été créé par Intel il y a plus de 40 ans. AMD est également sur l'architecture X86, mais on est sur un jeu d'instruction qui est assez ancien, qui marche toujours très bien, mais ARM, avec leur héritage et leur culture en termes de la basse consommation, parce qu'ils viennent de smartphones, donc ils savent gérer la batterie. Et qui dit datacenter, on n'est pas sur batterie, mais on a besoin d'avoir des ratios énergie très très bons pour produire beaucoup de calculs, en somme en moins. ARM est un souverte d'architecture qui est très bon. Il faut savoir que les GAFAM, donc AWS, Azure, etc., développent eux-mêmes leurs propres composants, pour leurs besoins internes, parce qu'ils ont les moyens de le faire, ils peuvent facilement, c'est méthode US, mettre un milliard pour développer un composant, c'est sur base ARM. Donc il y a de plus en plus de serveurs, ce qu'on ne voit pas forcément, qui sont sur base ARM. Il y a une transition lente qui est en train de se faire du monde x86 vers le monde ARM, on en fait partie. Travaillant sur la base d'un cœur ARM, qui est le V1 pour notre premier chip, qui sera, et j'irais, d'autres cœurs encore plus évolués pour la suite, on arrive avec un produit sur le marché qui va avoir directement un écosystème logiciel. Ça ne sert à rien de faire du hardware si vous n'avez pas d'écosystème logiciel autour. On leur dit, si vous louez un serveur chez AWS ou chez Azure, vous pouvez avoir des serveurs ARM et toutes vos applications, qu'elles soient Linux ou Microsoft, peuvent déjà tourner dessus.
Monde Numérique :
[5:32] À quoi il va servir ce processeur ? Où est-ce qu'on pourra le trouver ?
Philippe Notton:
[5:36] Dans un premier temps, c'est un usage très élitiste, très typé Formule 1, qui est ce qu'on appelle le supercalcul. Il y a une première tranche de supercalculateur qui a été inaugurée en Allemagne, qui s'appelle Jupiter, qui va être l'année prochaine le plus gros supercalculateur européen. C'est une machine qui a un budget de 300 millions d'euros, qui est là pour faire du calcul scientifique, qui est là pour faire de l'intelligence artificielle, donc qui est à X-Lachapel. Nvidia fait la partie entraînement, c'est-à-dire pour entraîner des très gros modèles. Nous, on est sur la partie CPU, qui est le cluster de CPU, faire du calcul scientifique pour faire de l'inférence. Donc on a la chance d'avoir le premier client, le premier déploiement, ce qui nous permettra de prouver qu'on était capable de faire le chip, le mettre en production, le tester, poser le soft dessus et le déployer chez un premier client.
Monde Numérique :
[6:23] Ouais effectivement j'imagine qu'avoir ces perspectives de développement c'est notamment ce qui rassure vos investisseurs vous partez pas comme ça dans la nature vous savez où vous allez non.
Philippe Notton:
[6:32] Parce qu'un il y a un marché ce marché est juste colossal si on met supercalculateur, data center c'est juste énorme enfin ce qu'on voit tous les jours, deux il y a clairement une vision européenne un support européen c'est de là qu'on vient qui est juste énorme en plus de ça politiquement en ce moment tout ce qui est souveraineté, technologie européenne et idéalement technologie européenne d'abord pour le marché européen. On y croit beaucoup. La réglementation va dans ce sens-là. Il était temps que les Européens se réveillent. Vous remarquez les petites étoiles jaunes et bleues.
Monde Numérique :
[7:07] Vous êtes récorporé avec votre T-shirt, drapeau européen.
Philippe Notton:
[7:10] Je supporte un de mes gros investisseurs parce qu'on est ce qu'on appelle, enfin, un de nos gros investisseurs, c'est l'EIC, l'Europe Innovation Council, qui est le plus gros fonds Deep Tech européen. Ils ont mis plus de 6 milliards, enfin pas chez nous mais 6 milliards au total, voilà parce qu'il y a clairement une vision européenne un ADN européen et pour mettre de la techno européenne dans les systèmes européens plutôt que de la techno américaine j'irais les technos américains.
Monde Numérique :
[7:34] C'est récent, ça, non ? C'est pas un peu un sursaut, pas de dernière minute.
Philippe Notton:
[7:38] Mais... On va dire que c'est peut-être la dernière chance pour ne pas devenir définitivement une colonie numérique ou 480 millions d'esclaves numériques. Oui, il faut y aller. Effectivement, c'est tard. C'est 50 ans après les Américains, les Chinois, les Japonais qui ont toujours privilégié leur techno pour leur marché. Donc là, oui, ça se réveille. Et il y a une accélération énorme. D'autres, c'est problématique de souveraineté, de technologie locale. etc. Donc, on espère que ça va aller jusqu'au bout, parce que l'Europe, ça reste quand même compliqué. Mais c'est très bon, que ce soit pour nous ou pour tous les contributeurs européens, parce qu'il y en a sur toutes les couches de ce qu'on va appeler l'Eurostack, la stack qui va des couches basses, c'est-à-dire le matériel, du middleware, et après les applications, ça va jusqu'à du Mistral, du chat, etc., qu'il faudrait à terme poser quand même sur du hardware européen.
Monde Numérique :
[8:29] Philippe Nothomb, qu'on comprenne bien, quel est l'intérêt d'avoir un processeur « souverain » ?
Philippe Notton:
[8:34] Alors, il y a énormément d'intérêts. Il y a des intérêts, si on vous démarre par les intérêts indirects. Aujourd'hui, si vous achetez du matériel américain ou du marché de la matière à l'étranger, vous financez de la R&D étrangère. Donc, l'expertise va continuer à se développer à l'étranger. Si vous voulez faire avancer la recherche et développer des ingénieurs ou de la compétence européenne, c'est comme mieux d'acheter des produits locaux. Ça, c'est le problème. Après, il y a une simple histoire de transfert de fonds. Aujourd'hui, quand vous achetez, on parle de data centers de classe gigawatts, voire au-delà, si ces data centers sont exclusivement basés sur du matériel étranger, vous ne faites qu'alimenter, des forces étrangères. C'est exactement ce qui s'est passé dans les années Internet il y a 20-25 ans. Il y a eu énormément de startups françaises, européennes qui ont créé des applis web et ce genre de choses qui en ont profité. C'est essentiellement Google.
Philippe Notton:
[9:26] AdWords à l'époque, location de serveurs, etc. Donc tout cet argent est parti. Si aujourd'hui, il n'y a pas un réveil côté souveraineté et ce genre de choses, ça va être pareil. C'est un transfert de valeur là-bas. On ne va pas oublier... Ça profite aux étrangers, ça ne profite pas aux Européens. Donc il y a une histoire de cercle vertueux à lancer ça c'est les on va dire des aspects très politiques ou financiers après il y a des problématiques d'export, Il y a énormément de discussions, enfin ça c'est pareil, on l'apprend tous les jours dans la presse, parce que suivant l'humeur de l'administration US, oui vous avez le droit d'avoir des GPU, les chinois vous n'avez plus le droit, deux mois après vous avez de nouveaux droits, vous n'avez plus accès aux outils de conception, finalement vous avez de nouveaux accès, les européens on vous aime bien, vous y avez accès, après finalement on décide de fragmenter l'Europe en deux, il y a les good guys et les bad guys, les good guys, mais bon les français sont encore dessus, ils n'ont pas de quotas, ils ont accès à tout ce qu'ils veulent, les bad boys en Europe, je crois qu'il y avait Portugal, les Suisses, ils n'y ont plus accès, Quelques semaines après, les Américains vont dire « Finalement, c'est America first, les AI gain actes. » D'abord, les GPU pour les Américains, les Européens sont servis en dernier. Donc, on attend quoi ? On attend qu'ils nous couplent les vivres.
Monde Numérique :
[10:31] C'est ça, le risque.
Philippe Notton:
[10:32] Le risque est énorme. Et là encore, on est sur du civil. On est sur de l'intelligence artificielle, dans de la défense. Ce qui est, je dirais, du dual, ce qui est quelque chose qu'on a annoncé il y a quelques semaines. Aujourd'hui, il y a des besoins de calcul partout. Ça soit sur du cloud de combat ou du calcul embarqué dans les avions, des bateaux et ce genre de choses c'est fait sur la base de composants américains, de l'Intel, de l'AMD donc si on décide de couper les vivres ça ira. En plus de ça on entend parler de temps en temps de kill switch, il y a eu le cas avec Nvidia sur la Chine, c'est-à-dire la possibilité de tuer à distance des composants, de backdoor c'est-à-dire la possibilité de rentrer sur ce type de composants quand vous achetez des composants étrangers vous n'avez aucune garantie. Dans notre cas on maîtrise le code source, on sait exactement ce qu'il y a dedans et on peut rassurer les autorités sur le fait qu'il n'y a pas ce type de choses. Donc, c'est un... Ça fait partie des avantages, unique selling points, comme on dit, sur ça, en plus de la techno elle-même, qui est très évoluée en termes de sécurité, en termes de consommation, en termes de débit.
Monde Numérique :
[11:32] Oui, alors justement, c'est ça. Votre REA 1, si on en croit la fiche technique, il n'est pas seulement souverain, il est également haute performance, basse consommation, c'est ça. Est-ce que ça veut dire qu'il est apte à rivaliser avec les meilleurs équivalents étrangers du moment ?
Philippe Notton:
[11:53] Alors, sur le premier marché qu'on a gagné, le marché Jupiter en Allemagne, oui, on était en concurrence avec un Américain historique bien connu, on a gagné.
Monde Numérique :
[12:04] On peut dire qui c'est ? C'est Intel ou Nvidia ?
Philippe Notton:
[12:07] C'est un CPU Intel versus un CPU Cycle. Nvidia, c'est la partie training, donc GPU, sur laquelle on n'est pas en concurrence. On est clairement sur le CPU.
Monde Numérique :
[12:15] Vous, c'est que l'inférence pour l'intelligence artificielle, c'est-à-dire l'utilisation, mais pas les entraînements de modèles, c'est ça ?
Philippe Notton:
[12:20] C'est soit du CPU, ce qui permet de faire du calcul universel très polyvalent, du calcul scientifique haute précision, ou de l'inférence. Pourquoi ? Parce qu'on a énormément de modèles dans le chip, ce qui nous permet de stocker tout le modèle LLM et de faire des calculs très rapides. Mais ce n'est pas du training qui aujourd'hui, globalement, Nvidia est loin devant tout le monde. C'est un marché sur lequel aujourd'hui, on ne se risque pas à aller parce que les budgets qu'il faut développer pour arriver à sortir une technologie équivalente sont juste énormes. À terme, il faudra le faire. Ce serait bien qu'il y a des sociétés en Europe qui essayent de le faire, mais ce n'est pas notre segment parce qu'on ne peut pas tout faire. On ne peut pas tout faire au début.
Monde Numérique :
[13:01] Mais là, sur ce segment-là, vous êtes les premiers, Vous êtes les seuls en Europe ?
Philippe Notton:
[13:04] En CPU, en Europe, on est tout seul, tout à fait.
Monde Numérique :
[13:07] Bravo. Et donc, oui, je disais, est-ce qu'il est capable de rivaliser ? Oui, puisque vous avez remporté cet appel d'Europe.
Philippe Notton:
[13:15] On a le premier marché, tout à fait. Alors, après, évidemment, on est sur des technologies de très...
Monde Numérique :
[13:18] Oui, mais il y a peut-être l'argument de la souveraineté aussi qui est pris en compte.
Philippe Notton:
[13:22] Alors, l'argument de la souveraineté aide. Maintenant, on sait très bien qu'aujourd'hui, on ne peut pas vendre un produit uniquement parce qu'il est souverain.
Philippe Notton:
[13:29] Il faut être meilleur, il faut être idéalement moins cher. ou s'il est équivalent et aussi bon oui la souveraineté peut t'aider mais ça suffit pas alors à terme ça va peut-être énormément aider entre autres sur des marchés publics mais il faut l'ensemble il faut être géré il faut rester compétitif et on l'utilise grâce à Arme et le type d'architecture qu'on utilise justement.
Monde Numérique :
[13:49] Pour parler un peu technique, il est gravé en 6 nanomètres, c'est la finesse de gravure. Avant, on parlait beaucoup du nombre de composants qui étaient contenus, c'est-à-dire de milliers de transistors, mais les deux sont liés en fait, c'est la finesse. Bon, évidemment, c'est dans les standards du moment, mais il y en a certains qui sont déjà plus loin. Il y a Intel, Samsung qui visent 2 nanomètres, etc.
Philippe Notton:
[14:16] Oui, c'est normal, c'est la fuite en avant. donc notre première génération était 6 nanomètres parce que quand vous êtes une boîte émergente, vous ne pouvez pas taper directement dans les technos les plus évolués un parce que vous n'avez pas les budgets et il faut prendre des galons avec TSMC maintenant qu'on a lancé.
Monde Numérique :
[14:31] Donc TSMC alors attendez il faut qu'on l'explique bien parce que tout le monde n'est pas forcément hyper au parfum de comment ça se passe vous vous concevez vous êtes les cerveaux vous dessinez ce processeur vous le concevez vous faites les plans vous faites les logiciels et tout et puis après vous donnez tout ça à TSMC donc cette société C'était Taïwanès, qui était en position de leader mondial absolu, qui a les machines et le savoir-faire pour les fabriquer. D'ailleurs, des machines qui viennent d'Europe.
Philippe Notton:
[14:56] C'est la filière ASML, tout à fait. Les machines qui ont des mythogravures, ça vient d'ASML.
Monde Numérique :
[15:01] Donc, vous confiez tout ça à TSMC. Et vous disiez, pour faire encore plus fin, c'est encore plus difficile et encore plus cher.
Philippe Notton:
[15:10] Il y a plusieurs effets derrière. Là, on a démarré du 3 nanomètres sur la deuxième génération. Effectivement, plus c'est petit, plus c'est cher. mais plus vous pouvez mettre de transistors par millimètre carré donc plus vous pouvez faire de calculs par millimètre carré et moins vous allez consommer par transistors, donc c'est une fuite en avant, en termes d'intégration.
Monde Numérique :
[15:27] C'est la loi de Moore, ça fait 40 ans que ça dure.
Philippe Notton:
[15:30] Mais 40 ans, c'est de plus en plus cher. Peut-être plus, d'ailleurs, 60 ans. Les chips, les puces que je développais il y a 10 ans et 15 ans, on les faisait pour beaucoup moins cher. C'était dans les standards de l'époque. Aujourd'hui, c'est énorme. On a mis plus de 200 millions d'euros sur notre premier processeur. C'est le coût à payer pour ce type de techno.
Monde Numérique :
[15:47] 200 millions d'euros de recherche et développement pour ce réel ?
Philippe Notton:
[15:51] Pour envoyer le premier en production. Je dirais que c'est le coût à payer, un pour former une équipe pour avancer et ça ne va pas se calmer sur les générations suivantes parce que les process étant plus avancés ils sont encore plus chers c'est incroyable.
Monde Numérique :
[16:04] On n'imagine pas, comment dire la monstruosité de la chose en fait pour fabriquer ces minuscules.
Philippe Notton:
[16:11] Petites puces alors dans notre cas c'est plus si minuscule que ça parce qu'on est sur une puce qui est un boîtier qui fait 7 cm sur 7.
Monde Numérique :
[16:18] Ah ouais d'accord.
Philippe Notton:
[16:18] C'est un gros machin c'est 4 fois plus gros que le processeur Intel que vous pouvez avoir sur votre PC ou sur votre laptop. C'est beaucoup. Là aussi, ça consomme plus, mais ça produit beaucoup plus de calculs. On est sur des composants qui sont, on va dire, très haut de gamme. Ce n'est pas prévu pour entrer dans votre PC portable, ce qui est un autre segment.
Monde Numérique :
[16:37] Ça pourrait arriver, ça ? Vous pourriez y aller là-dessus ?
Philippe Notton:
[16:41] Ce que je vois aujourd'hui c'est que c'est un segment qu'on appelle consumer qui est très agressif en termes de prix, c'est un grand public voilà c'est très grand public c'est pas le sujet alors il y a des technos parallèles sur les puces beaucoup plus petites c'est pas le sujet à voir à terme on est plutôt sur du on va dire sur haut de gamme je dirais Formule 1, voiture premium allemande après on verra si on fait de la Dacia ou de la Rio c'est un autre sujet mais j'aimerais revenir sur un point parce que là vous parliez de TSMC effectivement aujourd'hui on est ce qu'on appelle une société faiblesse sans usine, on fait la conception on fait le logiciel on va jusqu'à faire les cartes c'est à dire les cartes mères mais c'est TSMC à Taïwan qui est en charge de la production, c'est à dire qu'après qu'on en produise 1000, 100 000 ou 1 million on n'a pas de problématique de montée en échelle, TSMC s'est produit et aujourd'hui les faiblesses c'est AMD, c'est Qualcomm c'est Nvidia, c'est les GAFAM qui produisent leurs propres puces, c'est Apple qui produisent ses propres composants sur base armes également. C'est très tendance. Et dans tous les cas, de toute façon, on ne pourrait pas créer une société aujourd'hui et aller directement sur une usine. Ce n'est pas pensable. On est sur des budgets colossaux. Je dirais que c'est plus de 30 milliards. Et toute la politique qu'il y a eu entre TSMC et les États-Unis pour que TSMC...
Monde Numérique :
[17:54] Ben oui, les États-Unis aimeraient bien avoir quand même leurs propres usines. Donald Trump.
Philippe Notton:
[17:58] Il a gagné vu que TSMC ouvre une usine de 4 nanomètres en Arizona. Maintenant, les process les plus avancés, ceux qui nous intéressent, sont chez TSMC à Taïwan. Après, il y a d'autres usines comme Samsung en Corée du Sud, ou Zerapeudus au Japon, qui à terme ont arrivé à faire des systèmes équivalents, mais pour l'instant, c'est Europe.
Monde Numérique :
[18:19] Oui, parce que c'est une autre forme de dépendance.
Philippe Notton:
[18:21] C'est une autre forme de dépendance, tout à fait. Si ce n'est que les Américains ont mis les moyens pour avoir des fabs chez eux, mais ils ont également des produits pour remplir une fab. Ce qui n'est pas le cas en Europe aujourd'hui, parce que si vous mettez une usine 3 nanomètres ou 2 nanomètres en Europe, il y aura Cyperl pour produire chez eux il y aura peut-être quelques autres sociétés mais ça ne suffit pas pour justifier une usine donc il faut créer de la demande il faut avoir des produits et après il peut y avoir un peu.
Monde Numérique :
[18:44] Un véritable écosystème, donc. Alors, donc là, il est en production, vous dites. C'est-à-dire que vous avez tout envoyé à TSMC, et puis...
Philippe Notton:
[18:52] Et on attend l'heureux événement. Qui est prévu pour quand ? On est sur une gestation de 7 mois, parce qu'il y a plus de 1000 étapes en production, pour cette puce-là, qui n'est pas ce qu'on appelle une puce monolithique. En fait, dans le même boîtier, il y a 7 puces, il y a un nano-circuit imprimé, ce qu'on appelle un interposeur, ce qu'on appelle l'intégration 2,5B. Donc là, la puce était là, 1000 étapes en production, 7 mois. Le bébé va revenir d'usine, début février et là on fait la mise au point on va l'allumer progressivement on va poser le logiciel dessus s'assurer que ça se comporte comme il faut c'est-à-dire ce qu'on va appeler la qualification pour éventuellement corriger les bugs et après envoyer la production.
Monde Numérique :
[19:34] Ok et la livraison à Jupiter c'est pour quand alors ?
Philippe Notton:
[19:41] Alors il faudrait que ça soit idéalement fin 2026 Et alors, nous, on ne fait pas une livraison directement à Jupiter. Notre client, c'est Eviden, donc les Français, les anciens Datos, enfin Bull, le gros fabricant européen de supercalculateurs, c'est eux qui intègrent notre puce sur leur carte mère, qui font les racks complets, c'est-à-dire pour en faire un supercalculateur et qui délivrent chez Jupiter.
Monde Numérique :
[20:04] Et qui fabrique Jupiter ? Qui est le maître d'œuvre de Jupiter ?
Philippe Notton:
[20:08] Justement, c'est Eviden.
Monde Numérique :
[20:09] Ah, c'est Eviden, d'accord. Donc, c'est français.
Philippe Notton:
[20:11] Les Français, tout à fait. Et ce qui est intéressant sur ça, c'est que vous avez un intégrateur français Eviden qui préintègre la machine en G avant d'expédier sur l'Allemagne. Et sur la partie CPU, c'est sur la base d'un processeur français qui est une grosse composante de la valeur de ce type de machine. Il ne suffit pas de faire l'intégration, il faut également maîtriser la partie silicium.
Monde Numérique :
[20:38] Oui, bien sûr. Vos équipes, c'est quoi ? C'est qui ? C'est que des Français ? C'est quel profil ?
Philippe Notton:
[20:43] Il y a bien longtemps qu'on ne retrouve plus que des Français. C'est tellement compliqué. Il y a une grosse pénurie. En fait, en Europe, il y a plusieurs pénuries. Il y a la pénurie de cash pour financer les startups. Il y a la pénurie de talent. Il n'y a pas assez d'ingénieurs ou surtout pas assez d'ingénieurs qui vont aller dans l'hardware. Et après, il y a une pénurie d'accès au marché qui est compliquée. Dans notre cas, on est globalement 200. On a 600 d'R&D. On en a 4 en France. On en a un en Espagne et on en démarre un en Italie, avant d'ouvrir Europe. Pourquoi ? Parce qu'il faut être proche de ce qu'on appelle des talents et des bassins de compétences. Dans notre cas, c'est l'Ile-de-France qui est quand même très connue pour tout ce qui est logiciel. Il y a toute l'électronique de défense qui est en Ile-de-France, Grenoble. L'écosystème du semi-conducteur et Sofia Antipolis qui est un autre bassin de compétences, Barcelone qui est très connue dans le monde du calcul également du semi-conducteur et on est en Italie à Bologne près d'un centre de recherche c'est-à-dire près des bassins de compétences pour amener les bureaux aux ingénieurs parce qu'aujourd'hui vous ne demandez plus aux ingénieurs de déménager, voilà c'est pas ça vous amenez la R&D chez eux ils travaillent au bureau ils travaillent chez eux voilà ça fait partie du truc il faut être globalement qu'ils.
Monde Numérique :
[21:50] Acceptent de travailler.
Philippe Notton:
[21:51] Voilà avec vous on a aujourd'hui, très universalistes, on a 24 nationalités. Donc, recruter que des Français, aujourd'hui, c'est simplement pas possible. Il n'y en a pas assez.
Monde Numérique :
[22:02] Les Américains ont le même problème.
Philippe Notton:
[22:04] Les Américains ont le même problème, tout à fait. C'est global, ce qui est plutôt plaisant pour des ingénieurs parce qu'ils se retrouvent directement, déjà, c'est une PME, mais dans un environnement international.
Monde Numérique :
[22:15] Oui, tout à fait. Super. C'est super, bravo, félicitations. On sent qu'il se passe des choses en fin d'une espèce d'énergie positive comme ça, française et européenne. Et ce Jupiter, donc, ce sera une... Lui aussi, ce sera une première, en fait, en termes de puissance, de capacité de calcul.
Philippe Notton:
[22:39] Etc. Alors là, ils sont en train de l'allumer progressivement sur toute la partie entraînement. Donc la partie Nvidia, oui, ça va être la plus grosse machine européenne. Avant ce qu'on appelle de classe hexascale, donc 10 puissance 18 en termes de puissance de calcul, avant d'être supplanté par la machine française. Donc, on va beaucoup parler dans les semaines à venir, parce que ça va être la fin de l'appel d'offres, qu'on a appelé dans le temps Jules Verne, qui maintenant s'appelle Alice Recoque, qui est un double budget, qui va être géré par le CEA et un, on dirait, GenC pour un déploiement en 2027. Et là, c'est paru qu'il y a une machine colossale, c'est un data center complet, en fait.
Monde Numérique :
[23:15] Alice Recoque, qui était une informaticienne française.
Philippe Notton:
[23:17] Voilà, tout à fait.
Monde Numérique :
[23:18] Un totalement méconnu, mais à laquelle on doit beaucoup.
Philippe Notton:
[23:22] Et elle va se faire un nouveau nom, sûrement, sur la base de cette machine qui va faire pas mal de bruit en France.
Philippe Notton:
[23:29] Maintenant, ça reste un combat quotidien de développer ce type de techno, de trouver les meilleurs ingénieurs, où on travaille ensemble, là où on se fait au capitaux. Mais c'est tout.
Monde Numérique :
[23:40] Écoutez, bravo pour ces...
Philippe Notton:
[23:41] La start-up.
Monde Numérique :
[23:43] Ouais, bravo pour ces étapes. déjà franchi en tout cas et on vous souhaite le meilleur pour la suite. Merci beaucoup Philippe Notton de la société, donc SIPearl.





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