Alors que l'intelligence artificielle s'impose progressivement dans les entreprises et la recherche, certains choisissent de lui résister. Aux États-Unis, des salariés obtiennent même le droit de ne pas l'utiliser : une nouvelle forme d'objection de conscience est-elle en train de naître ?
Dire non à l'IA au travail
Aux États-Unis, David Durman, employé de l'université du Kentucky et humaniste convaincu, a obtenu une dispense lui permettant de ne pas utiliser personnellement les outils d'intelligence artificielle dans son travail. Il considère que déléguer sa réflexion et ses décisions à une machine entre en contradiction avec ses convictions, fondées sur la dignité humaine, la responsabilité individuelle et l'esprit critique.
Son employeur a accepté sa demande dans le cadre des dispositions américaines protégeant certaines convictions religieuses et non théistes. Cette décision ne constitue toutefois pas un droit général de refuser l'IA : il s'agit d'un aménagement individuel.
Un autre cas avait déjà été signalé en Caroline du Nord. Une ingénieure informatique, Erin Maus, a obtenu une exemption comparable pour des raisons liées à ses convictions religieuses, éthiques et environnementales.
Des mathématiciens anti-IA
La contestation gagne également le monde scientifique. Après les annonces d'OpenAI sur les capacités de ses nouveaux modèles à résoudre des problèmes mathématiques particulièrement complexes, une partie de la communauté des chercheurs a exprimé son inquiétude.
Pour certains mathématiciens, le risque est de voir disparaître ce qui constitue le cœur même de leur discipline : le raisonnement, l'exploration, les erreurs et le cheminement intellectuel qui conduisent à une découverte.
L'Association for Human Mathematics rassemble ainsi plus d'un millier de membres engagés à préserver une recherche mathématique fondamentalement humaine. Une partie d'entre eux s'engage même à ne pas utiliser l'IA dans ses propres travaux de recherche.
Parmi les signataires figurent des scientifiques de premier plan, dont Peter Scholze, lauréat de la médaille Fields. Leur message est clair : produire une démonstration ne suffit pas si les chercheurs ne comprennent plus véritablement comment elle a été obtenue.
Ce risque de paresse cognitive qui nous guette tous
Cette résistance dépasse largement les frontières de la recherche. Des enseignants, des universitaires, des écrivains et des artistes dénoncent également certains usages de l'intelligence artificielle générative.
Leurs arguments sont multiples : consommation énergétique des centres de données, impact environnemental, utilisation d'œuvres protégées sans autorisation pour entraîner les modèles, mais aussi menace sur la créativité humaine.
Une autre inquiétude se dessine, peut-être plus profonde encore : celle de la démission cognitive. À force de confier à des machines la rédaction, la réflexion, la recherche ou la prise de décision, ne risquons-nous pas de perdre progressivement notre capacité à accomplir ces tâches par nous-mêmes ?
Faut-il reconnaître un droit de ne pas utiliser l'IA ?
Derrière ces initiatives se pose une question essentielle : la liberté technologique doit-elle aussi inclure la liberté de ne pas adopter une innovation ?
À mesure que les outils d'IA deviennent incontournables dans les entreprises et les institutions, le refus de les utiliser pourrait devenir un véritable sujet de société. Entre progrès technologique, convictions personnelles et préservation des capacités humaines, le débat ne fait que commencer.
Le droit de dire oui à l'IA doit-il nécessairement s'accompagner d'un droit de lui dire non ?
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