🎤 L’État, nouveau concurrent des éditeurs français de visio (Renaud Ghia, Tixeo)
Monde Numérique03 février 202612:32

🎤 L’État, nouveau concurrent des éditeurs français de visio (Renaud Ghia, Tixeo)

Le président de Tixeo dénonce une stratégie qu’il juge incohérente de la part de l’État. Selon lui, le développement de logiciels publics en interne fragilise l’écosystème numérique français et pose de vraies questions sur la souveraineté.

Interview : Renaud Ghia, président de Tixeo

Punchlines

  • L’État se met en concurrence avec son propre écosystème numérique.

  • On ne peut pas lutter contre une solution gratuite imposée par l’État.

  • Open source ne veut pas dire souveraineté.

  • La stratégie actuelle coupe le marché intérieur aux éditeurs français.

  • L’État doit être un catalyseur, pas un concurrent.

Pourquoi cette situation vous met-elle en colère aujourd’hui ?

Dans la visioconférence, mes concurrents sont Teams, Cisco, Google ou Zoom, donc des géants. On est déjà dans un rapport David contre Goliath. Et maintenant, on se retrouve avec un autre concurrent qui est l’État lui-même. Forcément, on trouve la situation très difficile et pas normale.

Vous parlez d’une incohérence dans la stratégie de l’État, à quoi faites-vous référence ?

D’un côté, l’État soutient l’écosystème numérique avec des dispositifs comme France 2030, dont nous avons bénéficié. Et de l’autre, il ferme du jour au lendemain le marché des administrations publiques en développant ses propres logiciels. Ce marché est essentiel pour permettre aux entreprises françaises de progresser et de s’exporter. Couper le marché intérieur, ce n’est pas une bonne stratégie.

L’argument avancé est celui de la souveraineté numérique, est-il fondé selon vous ?

La cause est bonne, mais la solution ne l’est pas. Pour la brique visio, la solution de l’État repose sur LiveKit, une technologie américaine open source. Je me pose donc la question de la maîtrise technologique réelle. Open source ne garantit pas la souveraineté. Avoir accès au code ne veut pas dire savoir maintenir, faire évoluer et maîtriser la technologie dans le temps.

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Renaud Ghia: [0:01] Moi, mes concurrents, c'est Teams, c'est Cisco, c'est Google, c'est Zoom. Donc, c'est des géants. Donc, on est déjà David contre Goliath. Et là, maintenant, on va avoir un autre concurrent qui est l'État lui-même. Renaud Ghia: [0:13] Donc, on trouve la situation un petit peu difficile. Monde Numérique : [0:24] Bonjour Renaud Ghia. Renaud Ghia: [0:26] Bonjour. Monde Numérique : [0:26] Vous êtes président de TIXEO, une société spécialisée dans les logiciels de visioconférence sécurisés pour les entreprises. La DINUM, la Direction du Numérique, service de l'État, est en train de développer des logiciels pour les administrations. Et alors le fait que l'État se mette aujourd'hui à développer ses propres logiciels pour ses services, Eh bien, ça vous pose un problème, à vous et à d'autres entreprises du secteur, parce que vous estimez que c'est une forme de concurrence déloyale, c'est ça ? Renaud Ghia: [0:59] Oui, c'est un petit coup de gueule, enfin, un coup de gueule dans le sens où, on trouve la situation pas normale, c'est-à-dire qu'on se retrouve. Déjà, il faut juste connaître le contexte de notre marché. Dans le domaine de la visioconférence, moi, mes concurrents, c'est Teams, c'est Cisco, c'est Google, c'est Zoom, donc c'est des géants. Donc, on est déjà David contre Goliath. Et là, maintenant, on va avoir un autre concurrent qui est l'État lui-même. Donc, on trouve la situation un petit peu difficile. Monde Numérique : [1:28] C'est un coup de poignard dans le dos ? Renaud Ghia: [1:31] Un coup de poignard dans le dos. En tout cas, déjà, c'est une incohérence. C'est-à-dire que l'État, il y a des bonnes actions pour stimuler l'écosystème numérique à travers France 2030. Tixéo, il y a deux, trois ans, on en a bénéficié et c'est une bonne chose. Et en même temps, là, on nous ferme du jour au lendemain le marché des administrations publiques. Et ce marché-là, il est important pour dynamiser l'écosystème. Je veux dire par là, comment voulez-vous qu'une entreprise progresse, s'exporte, si l'état dans lequel il y a eu, lui coupe une partie du marché intérieur ? Ce n'est pas une bonne stratégie. Renaud Ghia: [2:09] Il y a une sorte vraiment d'incohérence dans la stratégie globale de l'État. C'est-à-dire, d'un côté, on va aider, puis de l'autre, on coupe le marché, ce qui est l'hommage. D'autant plus qu'il y a des solutions réellement souveraines dans l'écosystème français, peut-être plus que ceux qu'ils ont développés à l'interne, basés sur des briques open source. Ça, c'est le premier point. Et puis, le deuxième point, on peut s'interroger sur, est-ce que c'est le rôle de l'État d'être éditeur de logiciels ? Si on transpose ça de l'industrie numérique à une autre industrie, ça ferait bizarre. Imaginez que les policiers ont besoin de voitures, pourquoi l'État construirait des voitures pour les policiers ? Parce que c'est bizarre. Il se passe la même chose pour l'industrie du numérique, et je ne remets pas en cause l'essence eux-mêmes, c'est-à-dire gagner en souveraineté, ça c'est important. C'est important que les fonctionnaires n'utilisent plus des solutions américaines comme Teams, Zoom ou autres. Il y a vraiment des risques derrière puisqu'en plus ils ont des contraintes légales fortes ces éditeurs là donc ça c'est la cause est bonne la solution. Renaud Ghia: [3:16] Elle est à mon avis pas bonne et ce n'est pas la bonne solution de se mettre en opposition avec l'écosystème. L'État doit être le catalyseur de l'écosystème, il doit être le terreau, il doit l'entretenir, il doit le faire grandir, il ne doit pas se mettre en concurrence avec cet écosystème. Monde Numérique : [3:34] Cela dit, on peut voir aussi l'autre côté des choses, qui est que ça va être une solution clé en main, gratuite en plus et souveraine pour les fonctionnaires. Renaud Ghia: [3:46] Alors, si on discute de souveraineté qu'on va voir dans les détails, ça se discute je m'explique en définitive, là la solution de l'état, je parle pour la brique visio il se base sur une solution qui s'appelle LiveKit qui est une solution américaine c'est deux personnes, deux américains à San Francisco qui ont créé LiveKit donc la brique, le moteur visio, de la suite souveraine française. Monde Numérique : [4:11] C'est américain Oui mais c'est de l'open source Vous voulez dire que, malgré tout, ce ne serait pas véritablement souverain ? Renaud Ghia: [4:20] Moi, je me pose la question, est-ce que les équipes à la DINUM ont la maîtrise technologique de cette brique américaine ? Voilà, ça, c'est une question. Je n'ai pas la réponse. Ça serait une brique française, je ne me poserai pas la question. Là, c'est une brique américaine. Donc, on peut se poser légitimement cette question. D'autant plus que le monde open source, si vous voulez, il faut souvent qu'on fasse open source et souveraineté. Ce n'est pas parce que la brique est open source que de suite, elle est souveraine. Monde Numérique : [4:48] Ça permet quand même de voir un peu comment ça fonctionne. Renaud Ghia: [4:51] Oui, mais dans la pratique, l'open source vit beaucoup avec les entreprises. Et nous, ça nous est arrivé de sponsoriser des projets open source, voire d'embaucher des contributeurs en projet open source pour le faire évoluer. Et pourquoi les entreprises font ça ? Elles font ça tout simplement parce qu'elles n'ont pas forcément la compétence en interne. Et quand on n'a pas la compétence en interne, en fait... On n'a pas forcément la maîtrise de la technologie. Donc, l'open source peut faciliter cette maîtrise de la technologie, mais elle ne va pas la garantir. C'est là où il ne faut pas qu'il y ait cet amalgame et confondre ces deux choses. Et souvent, dans le raisonnement, on va dire, ah, c'est open source, j'ai accès aux sources, donc je peux m'accaparer la technologie. Ce n'est pas si simple que ça. J'ai les plans d'un moteur, ça ne veut pas dire que je saurais le faire fonctionner, le faire évoluer et le maintenir dans le temps si les ingénieurs originels ne sont plus là. Donc ça, c'est important. Moi, j'ai mis quand même l'interrogation sur la réalité open source, la réalité souveraine de ce projet Visio de la DIME. Monde Numérique : [5:48] Alors, en plus, je le disais en début d'entretien, il n'y a pas que la Visio derrière le projet. C'est celui d'une suite bureautique complète qui s'appelle La Suite. Ça veut dire que c'est tout un écosystème aujourd'hui qui se retrouve fragilisé ? Renaud Ghia: [6:01] C'est ça. Il y a tout le pan collaboratif de l'IT en France qui est concerné. Les emails, la visio, les échanges de fichiers la gestion de projets tout ça c'est des produits qui vont être dans la suite numérique et qui vont rentrer de facto en concurrence avec tous les éditeurs de logiciels français qui proposent ce type de service depuis des années et enfin, c'est pas logique c'est pas normal qu'on ait vraiment dans une situation de concurrence déloyale tout simplement parce que le produit, la métropole qui va choisir la suite numérique de Adinum enfin je l'ai compris c'est gratuit donc ils ont tout intérêt de leur point de vue bien sûr mais d'un point de vue macro c'est une ânerie, monumentale. Et je pense que, on en est arrivé sur des mauvais postulats de raisonnement, c'est-à-dire, à la base, ces histoires de « on confond open source et souveraineté », c'est souvent des patterns qui font qu'on fait ce type de raisonnement. Et là, on croit avoir une suite souveraine, mais moi, je ne suis pas persuadé de la souveraineté à 100%. Si un jour, le kill switch, il faut se poser la question toujours, ce fameux kill switch des Américains, si un jour, il s'active, qu'est-ce qui se passe ? Monde Numérique : [7:13] C'est-à-dire, le fait de couper à distance tous les services numériques. Renaud Ghia: [7:19] De quelque sorte, de manière que ce soit. C'est intéressant de se projeter dans ce scénario-là. Et est-ce qu'on sera résilients longtemps ? Voilà, c'est des questions qu'il faut se poser. Monde Numérique : [7:29] Ça peut vous mettre en danger, vous, votre entreprise et votre secteur industriel aujourd'hui, ça ? Économiquement, je veux dire. Renaud Ghia: [7:37] En danger, non, parce que le cœur de nos clients, c'est vraiment le secteur d'habitée, donc les entreprises de la défense principalement. Mais forcément, ça nous coupe tout un pan de marché. Et un marché qui est important pour nous, le marché régalien, le marché de l'État. Et ça, c'est vraiment dommage. Monde Numérique : [7:55] Que vous adressiez déjà, que c'était déjà vos clients ou pas ? Renaud Ghia: [7:58] On avait une partie, ce n'était pas le cœur de notre activité, mais oui, on avait une partie et des clients qui sont, je ne peux pas les citer, mais qui sont partis pour la suite numérique. Et je les comprends. Je les comprends. Monde Numérique : [8:08] Ça, vous ne l'avez pas vu arriver, cette stratégie de la part de l'État ? Renaud Ghia: [8:13] Alors, ça fait un petit moment, si on l'a vu arriver, mais pour nous, on pensait que c'était anecdotique ou sur certains services. Renaud Ghia: [8:21] Mais là, le fait qu'on voit très bien qu'ils veulent généraliser la solution, un maximum d'administrations publiques, là, ça devient vraiment problématique. C'est-à-dire que ça devient un sérieux concurrent et un concurrent sur lequel on ne peut pas combattre. On ne peut pas combattre contre le gratuit. Ça serait un acteur privé, ça serait illégal en définitive. Un acteur privé ne va pas donner sa solution à tel ou tel organisme. Là, c'est l'État, donc ce n'est pas illégal, c'est quand même problématique. Monde Numérique : [8:51] Oui. Comment ça se passe dans d'autres pays, et notamment d'autres pays européens ? Est-ce qu'on sait ? Est-ce qu'il y a des situations similaires qui se sont produites ? Renaud Ghia: [9:01] Je ne crois pas. En Allemagne, ils travaillent beaucoup avec des solutions, mais ce n'est pas l'État qui fournit la solution. À ma connaissance, ils essaient de travailler sur l'écosystème local. Ils aiment bien aussi les solutions américaines. Ils ont la même problématique aussi que nous, en France. Ils ont une forte dépendance aux solutions américaines. Mais il y a quand même une prise de conscience générale pour essayer de s'en détacher. Parce que du jour au lendemain, si on n'a plus accès à cette techno, c'est vraiment tout un pan de l'économie qui est complètement bloqué. Même toute la France est bloquée. Si vraiment les Américains un jour coupent tout, on se rendra compte que tout dépend de briques américaines dans l'écosystème français. Que ce soit sur le réseau, sur l'OS, sur le matériel. sur les communications, les transports, tout sera impacté. Donc, c'est difficile. Alors, ce n'est pas parce que c'est presque impossible qu'il ne faut pas essayer de s'améliorer, c'est-à-dire s'améliorer dans essayer de quitter cette dépendance à des solutions comme ça américaines. Il faut faire au mieux et il faut faire au mieux, Et il faut persévérer. Même si la tâche, elle est vraiment, il faut dire très honnêtement, très ardue, de se délier comme ça du jour au lendemain. On ne pourra pas se délier comme ça du jour au lendemain. On a vraiment des dépendances qui sont trop fortes. Mais en tout cas, il faut faire au mieux. Monde Numérique : [10:24] Comment expliquer ce choix, Renaud Gia ? C'est quoi ? C'était pour donner du travail aux ingénieurs de la DINUM. C'est parce qu'ils n'ont pas confiance dans vos solutions, les vôtres ou celles de, je dis vos confrères, enfin les autres entreprise comme la vôtre ou c'est de l'inconscience pure et simple ? Renaud Ghia: [10:44] Non, je pense que je ne pense pas je ne crois pas aux mauvaises intentions je pense simplement qu'ils ont pris le raisonnement de se dire tiens, on va faire en interne on va proposer ça en interne pour faire des économies, je pense que le début Et personne ne leur a. Monde Numérique : [11:01] Dit mais alors attention il y a des. Renaud Ghia: [11:03] Françaises privées qui le font déjà Exactement les conséquences sur l'écosystème privé je ne pense pas qu'ils y pensaient, clairement je pense qu'ils ont eu un raisonnement sur la base qui est bon c'est-à-dire avoir des solutions souveraines et faire que l'administration publique on utilise moins Teams, Microsoft et Zoom et Cisco ça c'est bien voilà, mais et après ils ont dû développer à l'interne par économie, dans un premier temps mais là encore ça se discute j'avais regardé il y a un ou deux ans il y avait eu un contrôle de la cour des comptes où justement on voyait le coût de tchap, on voyait le coût de réalisation interne et si on le met en compétition avec l'achat de licence, ça peut se discuter aussi sur vraiment les économies réalisées. Donc, Renaud Ghia: [11:53] Je pense que ce n'est pas une volonté de la part de la DIMM de faire mal à l'écosystème local. Je pense que c'est plus une maladresse et une erreur de stratégie, et surtout ce manque de vision de se dire, mais en fait, si moi je développe en interne, je coupe le marché complètement à ces éditeurs-là. Monde Numérique : [12:17] Merci Renaud Ghia, président de la société TIXEO. Renaud Ghia: [12:22] Merci beaucoup.
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