Musk peut-il manipuler X pour favoriser Marine Le Pen ?

Après avoir affiché ouvertement son soutien à Marine Le Pen, le propriétaire de X peut-il aller plus loin et utiliser l’algorithme du réseau social pour favoriser ses idées politiques ? Techniquement, c’est possible. Le prouver sera plus difficile.

Dans un message publié sur X, le propriétaire du réseau social a qualifié la dirigeante du Rassemblement national de « dernier espoir de la France », à moins d'un an de l'élection présidentielle. La déclaration a immédiatement déclenché des accusations d'ingérence politique et des appels à la vigilance de plusieurs responsables français et européens.

Parmi eux, l'ancien commissaire européen Thierry Breton, qui a résumé une inquiétude désormais récurrente : « Il appartient aux autorités de s'assurer que l'algorithme de X ne favorise aucun candidat. ».

Une situation sans véritable précédent

Qu'un patron de média soutienne publiquement un candidat n'a rien d'exceptionnel. Des journaux, des chaînes de télévision ou des radios ont toujours affiché une ligne éditoriale plus ou moins engagée.

Mais Elon Musk n'est pas seulement propriétaire d'un média. Il contrôle l'une des plus grandes plateformes de diffusion de l'information au monde. La différence est fondamentale.

Un journal choisit les articles qu'il publie. X, lui, décide aussi quels contenus seront montrés à chaque utilisateur grâce à son algorithme de recommandation, sans que les utilisateurs s'en rendent forcément compte.

Autrement dit, le pouvoir ne porte pas seulement sur la production de l'information, mais aussi sur sa distribution.

L'algorithme peut-il orienter les opinions ?

Techniquement, oui.

Le fil « Pour vous » de X n'affiche pas les publications dans l'ordre chronologique. Il sélectionne plusieurs milliers de messages potentiels puis les classe en fonction de nombreux critères : probabilité qu'un utilisateur clique, commente, partage ou passe du temps à lire le contenu.

Modifier ces critères peut avoir des conséquences importantes.

Il n'est pas nécessaire de censurer un candidat pour influencer le débat. Il suffit, par exemple, de donner davantage de visibilité à certains comptes, de recommander plus souvent certains thèmes ou de rendre moins visibles des contenus concurrents.

Quelques points de pourcentage d'exposition supplémentaires peuvent représenter des millions de vues.

Un algo sous influence

En 2023, plusieurs médias américains ont révélé que les ingénieurs de Twitter avaient modifié l'algorithme afin que les publications d'Elon Musk soient davantage mises en avant, après que celui-ci s'était agacé de voir ses tweets moins populaires que ceux de Joe Biden lors du Super Bowl.

Depuis, plusieurs études ont également observé des évolutions de la visibilité de certains courants politiques sur X. En Allemagne, une étude de l'ONG Global Witness a estimé que les recommandations de X favorisaient largement les contenus liés à l'AfD, parti publiquement soutenu par Elon Musk. Cette étude ne concluait toutefois pas à une manipulation volontaire : elle constatait un biais sans pouvoir en identifier précisément la cause.

Peut-on le prouver ?

C'est là toute la difficulté.

Contrairement à une idée répandue, le fait que X ait rendu publique une partie de son algorithme ne permet pas de savoir exactement comment la plateforme fonctionne au quotidien.

Le code est consultable, mais les chercheurs n'ont pas accès :

  • aux paramètres réellement utilisés en production ;

  • aux données internes servant à entraîner les modèles ;

  • aux éventuels ajustements effectués en temps réel.

Autrement dit, connaître la recette ne signifie pas savoir quels ingrédients sont réellement utilisés aujourd'hui.

Comment les chercheurs contrôlent-ils les plateformes ?

Il existe néanmoins plusieurs méthodes.

Des équipes universitaires peuvent, par exemple, créer des centaines, voire des milliers de comptes "témoins" afin d'observer les recommandations proposées par l'algorithme. Elles comparent également le fil algorithmique au fil chronologique, mesurent la visibilité de différents courants politiques et analysent statistiquement des millions de publications. Ces méthodes permettent de détecter des biais avec un niveau de confiance élevé.

En revanche, elles ne permettent généralement pas de déterminer si ces biais résultent :

  • d'une décision politique volontaire ;

  • d'un algorithme optimisé uniquement pour maximiser l'engagement ;

  • ou simplement du comportement des utilisateurs eux-mêmes.

Une influence plus discrète qu'un média traditionnel

C'est sans doute la principale différence avec une chaîne de télévision ou un journal. Lorsqu'un téléspectateur regarde une chaîne d'opinion, il connaît généralement sa ligne éditoriale. À l'inverse, un utilisateur de X ignore pourquoi telle publication apparaît en tête de son écran et pourquoi une autre est pratiquement invisible. L'influence est donc moins visible, mais potentiellement beaucoup plus diffuse.

Ce que l'on sait... et ce que l'on ne sait pas

Aujourd'hui, rien ne permet d'affirmer qu'Elon Musk modifie effectivement l'algorithme de X pour favoriser Marine Le Pen. Aucune preuve publique ne l'établit.

En revanche, il est incontestable qu'il a le pouvoir de le faire. Cette plateforme dispose techniquement des moyens de modifier la visibilité des contenus à très grande échelle.

Le débat ne porte pas uniquement sur les opinions d'Elon Musk, qu'il est libre d'exprimer, mais sur la capacité d'un propriétaire de plateforme à influencer, volontairement ou non, le débat démocratique par le biais d'un algorithme dont le fonctionnement réel demeure largement opaque.

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