⚖️ Luc Julia face au tribunal des réseaux sociaux

Des vidéos et des messages sur les réseaux sociaux attaquent frontalement Luc Julia, l’accusant d’imposture et de mensonges. Cette charge alimente un procès numérique qui en dit plus sur la violence des réseaux sociaux que sur la réalité du parcours de l’intéressé.

Luc Julia

Luc Julia en 2019

Retour sur les faits

L’été 2025 aura donc trouvé son feuilleton : « l’affaire Luc Julia ». Tout est parti d’une vidéo d'un youtubeur accusant celui que l’on présente souvent comme co-créateur de Siri d’usurper son expertise en intelligence artificielle. Selon ce vidéaste, Julia ne serait pas compétent en matière de modèles de langage (LLM) et ne devrait donc pas être considéré comme une voix légitime dans le débat actuel sur l’IA. La vidéo a été diffusée peu après l’audition de Julia au Sénat, qui semble avoir mis le feu aux poudres dans une certaine communauté. L'affaire a enflammé les réseaux sociaux, Luc Julia se retrouvant accusé d'être une sorte de « Didier Raoult de l'intelligence artificielle ».

Lynchage en règle

Je connais Luc Julia depuis longtemps et il intervient régulièrement dans Monde Numérique. Au-delà de la polémique, cette attaque me paraît profondément injuste et, surtout, non journalistique. Elle s’appuie sur une interprétation partiale de propos tenus dans des conférences ou dans les médias, sans jamais aller à la rencontre des personnes concernées, pas même Julia lui-même. A coup d'extraits répétés ad nauseam, de citations extraites de Wikipedia (ou d'absence d'information parfois) et de questionnements sans réponse (« Peut-être que… Il semblerait que…"), on "debunke" en se faisant passer pour des hérauts (et héros) de la vérité. Cela fait penser aux vidéos complotistes qui posent toujours plus de questions qu'elles n'apportent de réponses mais orientent les esprits. Bref, une méthode qui tient davantage du réquisitoire à charge que d’une enquête sérieuse.

Siri, Apple, etc.

Luc Julia a-t-il menti sur son passé ? Selon ses accusateurs, il n'aurait rien à voir avec la création de Siri alors qu'il prétend avoir participé au brevetage de l’ancêtre de l'assistant vocal, The Assistant, et avoir œuvré au sein d’Apple à l’intégration de Siri dans l’iPhone en 2011. C’est à ce titre que Julia est présenté comme « co-créateur de Siri » depuis la parution de son premier livre L’intelligence artificielle n’existe pas en 2019. Est-ce vrai dans les moindres détails ? Est-ce faux ? Je n'en sais rien, je n'y étais pas. En fait, j'ai toujours trouvé cette référence à Siri sympathique mais sans grande importance. Qu'il ait participé à 100%, 50% ou 10% à l'aventure n'est pas vraiment le sujet. L'étiquette Siri a permis à son éditeur de créer un narratif, qui a sans douté été exagéré au fil des années par la machine médiatique. Les puristes s'en offusquent. Au final, ce qui compte, c'est ce que dit Luc Julia.

L’intelligence artificielle n’existe pas ?

Son livre, sorti en 2019, visait à calmer l’emballement médiatique autour d’une IA souvent présentée comme quasi magique. Julia y rappelait que ce que l’on appelle « intelligence artificielle » n’a rien à voir avec l’intelligence humaine et n’est qu’un outil informatique basé sur des mathématiques. Trois ans avant ChatGPT et l’explosion de l’IA générative, il en faisait son cheval de bataille. Il a enchainé les conférences de vulgarisation autour de l'IA. Ses exemples sont-ils toujours bien choisis et parfaitement à jour ? Sans doute pas. Julia a-t-il péché par excès de confiance, grisé par sa notoriété médiatique ? Peut-être. Mais de là à contester sa légitimité à parler d’IA, il y a un gouffre.

Vous avez dit rigueur scientifique ?

Que des voix s’élèvent pour discuter, contredire ou débattre : rien de plus normal, surtout dans un domaine comme l’IA où tout le monde tâtonne. Mais s’attaquer frontalement à un seul homme, en le présentant comme imposteur, dépasse les bornes. Surtout quand certains commentateurs se drapent dans la « rigueur scientifique » pour applaudir une vidéo qui n’a, justement, rien de rigoureux. Quels que soient les faits reprochés, rien n'est plus important, à mon sens que le raisonnement et les idées que véhicule Luc Julia et qui contribuent à enrichir le débat, même avec des exemples parfois datés ou mal choisis.

Je m'explique sur cette affaire la vidéo ci-dessus (réalisée un peu vite, elle comporte des erreurs, notamment une confusion entre médaille Fields et Prix Turing, je m’en excuse).

Doomers contre bloomers

Derrière cet assaut se cache une autre bataille. Le titre du livre de Julia, L'intelligence artificielle n'existe pas, résonne comme une provocation aux oreilles des « doomers », ces pessimistes qui alertent sur les risques de l’IA pour la société. En face, les « bloomers », optimistes convaincus, sont parfois présentés comme des inconscients dangereux. C'est dans les rangs de ces derniers que Julia est généralement rangé, et son intervention au Sénat – auprès de parlementaires chargés de réfléchir au futur de la société – a suffi à rendre fous certains « doomers » qui se sentent investis d'une mission évangélique mais peinent à être entendus.

Arroseurs arrosés ?

La fameuse vidéo-réquisitoire s’appuie notamment sur une autre vidéo d’un débat entre Julia et un représentant d’une association prônant une « pause de l’IA ». Cette organisation, en quête manifeste de visibilité, semble avoir trouvé malin de « se payer Luc Julia », en guise de campagne de communication à bon compte, afin d'exister dans le débat. En témoigne ce post LinkedIn de son représentant, possiblement diffamatoire, appelant désespérément la presse à relayer l’affaire. Mais le risque est grand que cette stratégie se retourne contre ses auteurs, transformant l'attaque en naufrage médiatique.

Tous les coups permis ?

Soyons clairs : il ne s’agit pas de sanctifier Luc Julia ni de prétendre (comme certains médias ont pu le faire) qu’il serait le « pape de l'IA ». Mais de là à contester sa légitimité à prendre part au débat, il y a un pas de trop. Julia est un acteur-clé de l’histoire des technologies, un chercheur et un innovateur reconnu, qui contribue régulièrement au débat public, avec un talent certain de vulgarisateur. À ce titre, il mérite d’être écouté, contredit, discuté – mais certainement pas caricaturé dans une vidéo à charge ni jugé par le « tribunal des réseaux sociaux » qui montre une fois encore son redoutable potentiel de nuisance.

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