🎤 L'humeur de Luc Julia - Faut-il vraiment réguler l’IA ?
Maison Connectée30 juillet 202514:23

🎤 L'humeur de Luc Julia - Faut-il vraiment réguler l’IA ?

[REDIF] Alors que le règlement européen "AI Act" entre progressivement en vigueur, réécoutez ce point de vue sans langue de bois de Luc Julia, expert de l’intelligence artificielle, co-inventeur de Siri et directeur scientifique de Renault. Un entretien percutant sur les enjeux de souveraineté, de régulation… et sur l’avenir des IA agentiques.

AI Act : entre vigilance et excès de zèle

Alors que l’Europe finalise son AI Act, Luc Julia appelle à la prudence. « Réguler a priori, c’est risquer de tuer dans l’œuf des innovations qu’on n’a même pas encore imaginées. » Il rappelle l’échec de la France dans les années 80 avec la génomique, bridée par peur de l’eugénisme. « Résultat : on est passé à côté de la thérapie génique. » Il plaide pour une régulation a posteriori, fondée sur l’expérience, pas sur l’anticipation anxieuse.

Le sommet de Paris : un gros chèque… pour quoi ?

Luc salue les annonces du Sommet de l’IA, notamment les 109 milliards d’euros promis par la France et les centaines supplémentaires au niveau européen. Mais il nuance : la provenance des fonds reste opaque, et l’accès aux financements, incertain. Trois axes sont identifiés : data centers souverains, relance de l’industrie des puces, et soutien à l’écosystème des start-ups IA. « Il faut surtout aider nos pépites à passer à l’échelle, sans forcément aller mendier aux États-Unis. »

Open source : la vraie voie européenne

Loin des mastodontes propriétaires américains, Luc mise sur l’open source comme alternative crédible. Il salue des modèles plus légers, privés, frugaux, et surtout modulables. « On peut les faire tourner à la maison, on peut les adapter. C’est ça, l’avenir. » Et face à la montée des IA communautaires comme DeepSeek, il prédit que la valorisation démesurée des IA géantes dans le cloud pourrait bientôt s’effondrer.

IA agentiques : une révolution silencieuse

Les agents IA, capables d’exécuter des tâches spécialisées et de coopérer entre eux, ouvrent une nouvelle ère selon Luc. « Ce n’est pas nouveau, mais avec la génération actuelle, c’est enfin efficace. » En robotique comme dans les usages quotidiens, ces agents permettront des applications plus ciblées, plus intelligentes. « C’est une évolution majeure. On a compris qu’il fallait orchestrer l’intelligence, pas l’empiler. »

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Luc Julia: [0:01] RGPD, on a régulé 15 ans après que les bêtises soient faites. Mais franchement, ce n'est pas plus mal. Parce que, je veux dire, la jurisprudence, c'est celle qui marche le mieux quand même. On a compris quelque chose. Faire des trucs en amont et décider que ça va être comme ça et qu'il faut réguler avant, moi, ça m'embête beaucoup parce que je suis sûr qu'il y a des applications qu'on interdira ou qu'on s'interdira de faire, auxquelles on n'a pas pensé. Luc Julia: [0:30] Et ça, ça serait très embêtant. Music: [0:34] Music Monde numérique: [0:39] Bonjour Luc Julia. Luc Julia: [0:41] Bonjour Jérôme. Monde numérique: [0:42] Co-inventeur de Siri, directeur scientifique de Renault, expert en intelligence artificielle, ravi de te retrouver comme chaque mois dans Monde Numérique pour que tu nous livres ton humeur du moment sur l'actu tech. Et on parle donc ce mois-ci, évidemment, d'intelligence artificielle. Allez, on va revenir un petit peu rapidement sur ce qui était l'événement du mois de février, le fameux sommet de l'IA à Paris. Tu y étais, on s'est croisés sur place. Avec un peu de recul, quel regard tu portes sur cet événement et sur éventuellement ses conséquences ? Luc Julia: [1:14] Alors, la bonne nouvelle, c'est qu'on a parlé beaucoup, beaucoup d'IA. Et dans les médias, mais aussi dans la rue, en fait. Parce que vous voyez, moi j'ai rencontré plein de gens qui, c'est peut-être parce qu'ils savaient que j'étais là, ou je ne sais pas, mais qui m'ont parlé d'IA, qui me disaient alors ce sommet, machin, etc. Et on en a parlé beaucoup parce qu'il y a eu quand même des annonces fortes. Donc la réalité, c'est que dans une période où il n'y a pas de budget en France, c'est toujours assez compliqué, il y a eu quand même annoncé 109 milliards d'euros pour la partie purement française. Et puis après encore 200 milliards ou quelque chose comme ça pour l'Europe. Donc les chiffres sont énormes. Donc ça matche les chiffres de Stargate, de Trump de quelques jours avant, d'une dizaine de jours avant. Alors maintenant, la réalité, on verra. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire. On sait que les sous viennent, comme on ne les dit pas, de France, parce qu'on ne les a pas. Mais il y a des sous qui viennent des Émirats Arabes Unis, il y a des sous qui viennent du Canada, il y a des sous qui viennent de divers endroits. Donc a priori, il y a au moins une cinquantaine de milliards qui sont plus ou moins sécurisés. Donc ça, c'est plutôt une bonne nouvelle. Maintenant, comment on va y accéder ? C'est ça qui n'est peut-être pas très clair encore. Est-ce que ça va être une structure de type France 2030 où il y a un guichet, où il faut aller faire les demandes ? Je ne sais pas. Luc Julia: [2:38] Ces trucs-là sont fléchés, en gros, apparemment, sur trois endroits. Donc, des data centers, pour pouvoir avoir plus de datacenter parce que ça nous manque un peu et pour avoir des trucs qui sont un peu souverains, on va dire. Luc Julia: [2:55] Des chips. Alors là, ça va être certainement beaucoup plus long. Mais essayer d'avoir une certaine indépendance sur les chips, les puces. On a un problème. Ça fait longtemps qu'on a arrêté notre campagne européenne, ST Microelectronics, ont décidé il y a une dizaine d'années maintenant de ne plus faire des gros chips et de ne faire que des petits chips. Et évidemment, ce truc-là, ça ne marche pas pour l'IA. D'accord ? Donc, est-ce qu'on est capable de refaire une industrie de chips, très similaire à ce que les Chinois ont fait quand les US leur ont interdit l'accès à leurs chips ? On peut toujours y aller par des voies détournées. Mais voilà. Donc, ça, c'est le deuxième truc. Alors, ça risque d'être un peu long. Et le troisième truc, c'est d'aider l'innovation en général autour de l'IA. Et donc, moi, ce que j'ai compris, et ce n'était pas exactement ça, Mais ce que j'ai compris, c'était aider cet écosystème qu'on a, qui est extraordinaire, avec ces centaines de boîtes de start-up qui font de l'IA en France, et donc les aider d'une manière ou d'une autre pour passer. Je dis toujours qu'on est au niveau des start-up, la start-up nation, mais il faut passer pour certaines au niveau du scale-up. Ça serait bien qu'on puisse passer au niveau du scale-up sans avoir à les mendier aux États-Unis, un peu comme l'a fait Mistral. Monde numérique: [4:07] Alors, il était question aussi de réglementation, mais pas trop, et un petit peu quand même, et on a l'impression que sur ce, on a clairement vu que sur cette question de la réglementation, il y avait quand même un dissident, c'est l'Amérique, parce que les États-Unis sont les seuls avec la Grande-Bretagne à ne pas avoir signé l'engagement, etc. Est-ce que d'une manière générale, toi qui vis aux États-Unis, comment est-ce que tu vois ce rapport de force qui se dessine entre les États-Unis et l'Europe en matière d'IA ? On a un peu l'impression que l'Amérique a un peu peur de perdre son leadership finalement si ça monte trop en Europe ou en Chine sur ce terrain-là, non ? Luc Julia: [4:49] Moi, je pense qu'ils n'ont pas trop de soucis à se faire, franchement. Monde numérique: [4:53] À court terme, c'est sûr. Luc Julia: [4:55] Mais pour ce qui est de la régulation, la réglementation, c'est sûr qu'il faut qu'on fasse, nous, en Europe, on est quand même les champions du monde de la régulation, et il faut qu'on fasse super attention quand même, pour ne pas donner les clés aux Chinois ou aux Américains sur des trucs dérégulés. Donc, il faut qu'on fasse super attention. Je ne suis pas en train de dire qu'il ne faut pas faire de régulation. Ce n'est pas ce que je suis en train de dire, et tu ne m'entendras jamais dire ça. Mais il faut faire attention de ne pas over-réguler. Et je pense que, justement, les messages qui sont passés aussi bien du côté de la France que du côté de l'Europe, donc il y a presque deux semaines, étaient plutôt bons là-dedans. Parce que, justement, on n'en a pas trop parlé, on n'en a pas trop fait. Luc Julia: [5:38] Et il faudra qu'on régule. On a déjà un AI Act qui va, dans les deux années qui viennent, se modifier. Il est fait pour ça, donc j'espère qu'il va se modifier un peu, parce qu'il est un peu, pour l'instant, rigide. Il va falloir le fluidifier un peu pour ne pas s'interdire de faire des choses donc j'espère qu'on sera capable de faire ça en Europe, il ne faut pas qu'on ait des trucs si tu veux qui nous empêchent d'utiliser des machins qui arriveraient des Etats-Unis parce que la régulation nous empêche de le faire et de le comprendre d'accord, donc ça, ça serait embêtant et c'est ce qu'on voit un peu avec l'Apple Intelligence et avec les choses de méta aujourd'hui, ils ont ces deux boîtes ont décidé de ne pas release tout de ce qu'ils ont, de leurs features, en Europe à cause de la régulation. Donc ça serait un peu bête donc il faut faire un peu attention à ça parce que de toute façon ça va exister. Et donc après, qu'on régule a posteriori. Alors c'est un peu difficile parce que des fois, réguler a posteriori, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'il y a eu des bêtises qui ont été faites. Monde numérique: [6:42] Comme ça s'est passé avec les réseaux sociaux. Luc Julia: [6:43] Oui, c'est ce qu'on a fait avec RGPD. RGPD, on a régulé 15 ans après que les bêtises soient faites. Mais franchement, c'est pas plus mal. Parce que je veux dire, la jurisprudence, c'est celle qui marche le mieux quand même. On a compris quelque chose. Faire des trucs en amont et décider que ça va être comme ça et qu'il faut réguler avant, moi, ça m'embête beaucoup parce que je suis sûr qu'il y a des applications qu'on interdira ou qu'on s'interdira de faire auxquelles on n'a pas pensé. Et ça, ça serait très embêtant. Donc, moi, je suis plutôt pour la régulation a posteriori que pour la régulation a priori parce qu'on n'est pas si intelligent que ça. C'est ça, la vérité. La vérité, c'est qu'il y a quelque chose qui arrive auquel on n'avait pas pensé et qui est super chouette et qu'on n'aurait pas dû réguler. Et tu sais, il y a une histoire, en France en particulier, on a fait cette bêtise avec la génomique dans les années 80. Dans les années 80, on s'est interdit les manipulations génétiques en France, parce qu'on avait dit que ça pouvait mener à l'eugénisme. Ah ouais, c'est vrai, mais l'eugénisme, c'est une application des manipulations génétiques, c'est pas la manipulation génétique. Et donc, des années plus tard, on s'est aperçu que c'était une bêtise, parce qu'on s'est aperçu que la génothérapie, c'était quelque chose de très important voilà donc bon voilà donc il faut faire attention mais encore une Luc Julia: [8:05] fois je suis pour mais je suis pour s'éduquer d'abord. Monde numérique: [8:09] Toujours la question de savoir où on met le curseur. Je voudrais t'entendre sur un sujet qu'on a prévu d'aborder aussi, c'est les IA agentiques. Juste avant, Luc, il y a une chose dont on a beaucoup parlé, dont on parle de plus en plus à propos de l'IA, c'est l'open source. Est-ce que la France en parle, la Chine en parle ? Aux États-Unis, en revanche, c'est plutôt le modèle inverse. Qu'est-ce que tu en penses ? Luc Julia: [8:36] Moi, je pense que c'est une opportunité extraordinaire. Donc, il faut surtout développer ces IA et les développer en open source. Ça permet d'abord d'une manière purement transparence. Par définition de l'open source, ce n'est pas plus mal. Alors, il y a diverses définitions de l'open source. Il y a l'open source à la méta et puis il y a l'open source à la communauté open source labrée. Donc, on ouvre plus ou moins le kimono. Luc Julia: [9:02] Donc, ça dépend. Mais en tout cas, je pense que c'est une bonne chose parce que ces open sources, permettent de vraiment spécifier les IA et faire des IA qui vont être spécifiques et qui vont être très particulières et qui vont nous permettre d'être plus frugales, plus petites, d'être plus private, parce que ça va être à la maison potentiellement que tu peux le faire au lieu de le faire sur les serveurs. Donc, c'est excellent de pouvoir développer ces choses-là. Et on a vu ça avec DeepSeek, de nos amis chinois, où on voit qu'on peut aller les tripoter et en faire un peu ce qu'on veut et les changer un peu comme on veut, ces IA. Luc Julia: [9:38] Donc, open source pour ça est très important. Et je pense que ces grosses IA qui sont dans le cloud, les IA américaines de la côte ouest, elles vont souffrir un peu de ça. Et leur valuation, évidemment, leur valorisation va aussi souffrir un peu de ça parce qu'on va s'apercevoir qu'à la fin, et on va arriver maintenant sur les agents parce que c'est ce que ça veut dire aussi, à la fin, on va avoir ces IA super spécifiques qui vont utiliser ces techniques qu'on a apprises dans les mois et années qui viennent de s'écouler, mais on va maintenant spécialiser les trucs. Monde numérique: [10:14] Alors justement, ces fameux agents, les IA agentiques, là, ces jours-ci, il y a notamment Amazon qui a présenté la nouvelle version d'Alexa, Alexa Plus, qui, on a l'impression, s'oriente un peu vers cette notion d'agent. Tu peux nous rappeler un peu ce que c'est ? Qu'est-ce que ça veut dire ? De quoi il s'agit ? Luc Julia: [10:31] Alors les agents, d'abord, ce n'est pas nouveau. Il faut être clair qu'on parle d'architecture d'agent depuis les années 80. Ça fait quand même un petit moment il y avait des choses qui s'appelaient corbat c'est de l'orchestration en fait, d'agents qui vont être spécialisés dans des tâches particulières et donc on va orchestrer tout ça pour qu'ils puissent faire des métatâches en quelque sorte, donc chacun fait des tâches particulières mais en les orchestrant et en les faisant, potentiellement aussi entrer en compétition, ils vont à la fin réussir à faire une métatâche qui a l'air d'être un truc super intelligent donc ça, ça existe depuis les années 80 cette idée-là. Aujourd'hui, on va appliquer ça à l'IA générative, donc on a l'agentique parce que ça fait joli, et c'est un nouveau mot et c'est sympa, mais en fait, c'est vraiment sympa. Parce que ce qui est sûr, c'est que maintenant, ces agents spécialisés, ils sont vraiment bons, ils font vraiment des trucs extraordinaires à un niveau très particulier et dans leur tâche particulière. Et puis, on est capable de créer ces orchestrateurs qui, avant, étaient un peu compliqués et qui étaient tous basés sur de la logique que sur ces IA génératives, l'orchestrateur peut lui-même être génératif et donc, avoir des... Luc Julia: [11:48] Faire des... comment je vais dire ça ? Je ne trouve pas le mot. Mais ils vont pouvoir avoir des options, si tu veux, qui sont des trucs auxquels on n'avait pas forcément pensé. Et ça va être très intéressant. Ils peuvent essayer plein de trucs à la fois aussi parce qu'on a plein de concutes différents. Donc c'est vraiment très distribué et très bien. Et chacun de ces agents haussiers, donc c'est là où l'âge antique est aussi très intéressant, c'est qui vont agir sur le monde. Donc, c'est là où on va pouvoir appliquer ces trucs-là à la robotique, par exemple. La robotique est une super application, des IA agentiques. Donc, là, on rentre dans cette nouvelle ère. Alors, c'est encore une fois une évolution. Luc Julia: [12:22] On va certainement parler de révolution, parce qu'on aime bien parler de révolution chaque fois que se passe un truc. Mais c'est une évolution de ces IA qui est très intéressante, parce qu'on a compris qu'il fallait spécialiser. On a compris aussi qu'il fallait orchestrer, qu'il fallait faire travailler tous ces trucs-là. ensemble. Monde numérique: [12:38] Luc, concrètement, ça donnerait quoi ? C'est dans quel type d'application, par exemple ? Luc Julia: [12:45] En fait, j'allais dire dans tout, parce que si tu regardes par exemple ce qu'on fait au quotidien, au quotidien, ton boulot c'est quoi ? Ton boulot c'est d'avoir plusieurs tâches, et tu fais ces tâches soit séquentiellement, soit des fois en même temps, parce qu'il faut que tu retrouves des données d'un côté ou de l'autre pour pouvoir faire ta tâche, ta métatâche, on va dire, en particulier. Et donc, c'est exactement ce qu'ont fait ces agents. Ils vont prendre beaucoup plus d'informations sur, ces différentes tâches que tu as à faire. Et donc, elles vont construire ces métatâches qui vont avoir l'air encore plus intelligentes. Ça ne veut pas dire que ça va nous remplacer. Toujours pareil, il faut se calmer un peu là-dessus. Mais on peut l'appliquer dans beaucoup de choses. Mais quand je te parlais de robots, par exemple, un robot, on pense tout de suite aux robots humanoïdes, qui doivent marcher, qui doivent machin de ça. Marcher, ce n'est pas seulement bouger les jambes. C'est comprendre tout le monde, comprendre qu'il y a des choses qui se passent devant, des choses qui se passent derrière, qu'il faut rester à l'équilibre. Il y a plein de trucs et c'est super compliqué. C'est une des tâches les plus compliquées, une métatâche les plus compliquée qu'on puisse utiliser. Donc, avoir des agents qui vont s'occuper de toutes les articulations, les machins, les pseudomuscles, tout ce que tu veux, là, c'est super compliqué. Et c'est là où l'agentique peut être super intéressant. Monde numérique: [14:06] Merci beaucoup, LucJulia, pour cet éclairage. Comme d'habitude, on se retrouve le mois prochain, si tu es d'accord. Luc Julia: [14:13] Avec plaisir.
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