Invité :
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0:01] Ce qui est formidable, c'est que le coût de l'intelligence, qui était le truc
Invité :
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0:03] le plus cher autrefois, est en train de tomber à zéro. Ça devient une commodité, en fait. Et que vous allez tous pouvoir avoir votre professeur particulier pour le prix d'un abonnement à Netflix.
Monde Numérique :
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0:20] Bonjour Olivier Babeau.
Invité :
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0:21] Bonjour Jérôme.
Monde Numérique :
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0:23] Président de l'Institut Sapiens, laboratoire d'idées qui s'intéresse beaucoup aux technologies et professeur de gestion des entreprises à l'Université de Bordeaux. Bienvenue dans Monde Numérique.
Invité :
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0:33] Merci de ton invitation.
Monde Numérique :
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0:34] Co-auteur, donc, avec Laurent Alexandre, de ce livre qui fait beaucoup de bruit actuellement. Ne faites plus d'études, apprendre autrement à l'ère de l'IA aux éditions Buchet-Chastel. Alors, Olivier, c'est un titre très provocateur qui peut faire paniquer un peu certains jeunes actuellement en formation ou même leurs parents. Au-delà de la provocation, c'est un constat que vous faites, Laurent Alexandre et toi, dans ce livre. En gros, faire des études aujourd'hui, alors que le monde sera bientôt dominé par l'intelligence artificielle, faire des études telles qu'on les fait actuellement, ça ne sert plus à rien ?
Invité :
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1:08] Notre constat, c'est qu'il y a de quoi être paniqué. D'ailleurs, l'introduction commence sur une panique. C'est celle qui nous a pris, quand on a décidé de faire le livre, je pense en mars l'année dernière, on a vu les signaux faibles de quelque chose qui est en train de se lever. En fait, quand tu commences à penser les conséquences de la révolution de l'intelligence artificielle qui sont en train de monter, tu comprends que ça va très rapidement... Créer des mutations importantes de l'économie et que les premiers touchés, ça va être les gens qui entrent sur le marché du travail, c'est-à-dire les juniors. Et la première question qui se pose aujourd'hui, c'est comment tu dois former les étudiants qui vont être actifs théoriquement encore dans 40 ans aujourd'hui à l'université. Et il va falloir tout réinventer, très probablement. Et ça, ça va être difficile parce que les institutions ont naturellement une grande inertie.
Monde Numérique :
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1:54] On a l'impression qu'elles ont pris le train de l'IA complètement en retard, voire elles ne l'ont pas pris du tout en fait aujourd'hui.
Invité :
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2:00] Alors ça dépend, quand tu parles avec les enseignants, même les dirigeants, ils regardent ça, un petit peu comme les entreprises d'ailleurs, avec intérêts, alors ils sont d'intérêts hétérogènes, mais c'est vrai que c'est très difficile de savoir par quel bout de prendre, c'est des technologies qui changent tous les jours, il y a un nouveau modèle tous les jours.
Invité :
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2:18] Les conséquences sont tellement vertigineuses que, en particulier d'ailleurs pour les décisions, les décisionnaires politiques, les responsables politiques, ça voudrait dire changer l'intégralité du paradigme de vos propositions. Et c'est très difficile. Donc, je ne jette pas la pierre, c'est naturel, mais nous, on essaye modestement avec Laurent Alexandre d'alerter, de dire que les choses sont en train de changer extrêmement vite, qu'il faut changer les vieilles habitudes, pour les diplômes, l'habitude un peu paresseuse, parce que ce n'était pas les études maintenant, un peu paresseuses, cinq années un peu paresseuses, avoir juste la note qui va bien pour le partiel et puis finir par avoir la ligne qui permet de fermer les livres pour toujours et d'avoir une employabilité et aller sur le marché du travail. Ce qu'on sent, ce qu'on est en train de voir, c'est que tout ça,
Invité :
[
3:04] c'est en train de se terminer. On va juger en fonction des compétences, c'est-à-dire de façon dynamique, si tu veux, et plus en fonction d'un diplôme qui, à un moment donné, avec toutes les imperfections que ça pouvait avoir. On conteste aussi beaucoup l'idée qu'il faille payer très cher pour faire ses études. On pense que la plupart du temps, c'est des arnaques. Aujourd'hui, au sens où vous n'avez pas derrière la valeur professionnelle à ajouter qui correspond aux diplômes. Qu'aujourd'hui, si vous faites quelque chose dans les diplômes vraiment du haut du panier, ça peut encore valoir le coup parce qu'il peut y avoir un effet réseau et puis un effet social, un effet signal social qui marchera. Mais pour les autres, il faut beaucoup mieux être le propre créateur de son savoir et il y a des moyens nouveaux pour ça.
Monde Numérique :
[
3:46] Oui, en fait, il faut un peu tempérer. Ça dépend de quel type d'études on parle, c'est ça ?
Invité :
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3:52] Évidemment il y a tous les métiers ne vont pas être touchés de la même façon on a parlé dans le livre il y a des métiers qui vont être protégés un peu plus longtemps les métiers du soin de la main et puis tous les métiers ou les métiers du spectacle vivant évidemment, même si ça peut pour le soin et la main finir par être, récupéré par les machines la main.
Monde Numérique :
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4:12] Tu veux dire vraiment les métiers manuels c'est.
Invité :
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4:16] Ça ? ah oui alors ça peut être soit les métiers de l'artisanat mais ça s'est gardé mais c'est quand même une niche c'est pas très très grand soit effectivement les métiers manuels, les métiers de l'entretien ou des choses comme ça. Là, les robots humanoïdes arrivent, ils arrivent paradoxalement après les métiers beaucoup plus qualifiés comme celui de médecin ou d'avocat, paradoxalement, c'est le paradoxe intéressant dans notre époque, mais ça finira par arriver. La grande question qu'il faut se poser, c'est en particulier aujourd'hui, oui, pour des métiers comme médecin, avocat, le conseil, les métiers intellectuels, si vous voulez, il va y avoir de plus en plus une automatisation extrêmement forte et il y a dès aujourd'hui une automatisation extrêmement forte qui fait que ce sont les travaux de junior les travaux d'entrée carrière qui sont d'abord remplacés et qui connaissent une crise extrêmement grave, on le voit aux Etats-Unis déjà maintenant avec les développeurs junior, qui n'ont pas du tout les débouchés qu'ils pouvaient attendre avec toutes les tensions sociales d'ailleurs qu'on peut imaginer Alors.
Monde Numérique :
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5:13] Ça c'est un point intéressant que vous analysez dans le livre c'est l'impact sur les métiers en fonction des tranches d'âge, parce que c'est vrai qu'il y a eu pas mal d'études, mais des études qui sont assez contradictoires, parce que finalement, il y en a qui disent que, oui, c'est les juniors qui vont « morfler » le plus, mais d'autres au contraire expliquent que, non, finalement, l'IA est aussi un moyen pour les juniors de se hisser plus vite à un certain niveau de compétence. Donc finalement, est-ce que c'est difficile quand même d'avoir une vision un peu claire de l'impact de l'IA sur le monde du travail ?
Invité :
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5:48] Alors, il faut se méfier des études parce que souvent, il y a un délai très fort entre le moment où elles sont faites et le moment où elles sont publiées. C'est-à-dire qu'elles sont faites avec des vieilles versions d'intelligence artificielle. Donc, beaucoup d'études qu'on a vues sortir récemment ont été faites en fait avec GTP3.5. À l'heure de GTP5, voire GTP5. Donc, il y a un décalage qui est important. Ensuite, en effet, il y a deux niveaux à avoir, il y a deux effets. Le premier, c'est que vous pouvez avoir l'impression, et c'est vrai que c'est les gens les moins bons, donc les gens les moins avancés, qui sont les plus propulsés par l'IA. C'est forcément aussi, par exemple, pour écrire très bien un rapport ou écrire très bien un texte. Si vous saviez déjà bien écrire, vous êtes marginalement moins augmenté que le gars qui était totalement nul, qui tout d'un coup va avoir un texte parfait. Bon, ça, c'est un premier effet.
Monde Numérique :
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6:36] On était plus apte à corriger, à interagir avec l'IA aussi.
Invité :
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6:39] Voilà. En réalité, ce qu'on voit aujourd'hui, et c'est pour ça que c'est une forme de revanche des seniors, c'est que ce sont les développeurs seniors avec l'IA qui ont remplacé les boulots de développeurs juniors et pas l'IA tout seul. C'est que quand vous avez de la compétence, quand vous avez de la compétence, c'est vrai pour les avocats, c'est vrai pour le conseil.
Invité :
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6:56] Probablement aussi pour la médecine, c'est cette couche de compétence acquise par le temps qui va vous permettre d'avoir un regard distancé sur la production de la machine et corriger les erreurs, améliorer, je ne sais pas, pour les juristes, un projet de contrat, un projet d'email, une revue de jurisprudence, des choses comme ça, et puis évidemment après des communications avec le client ou des rapports a fortiori dans le conseil. Mais cette compétence, vous l'avez acquise parce que vous avez d'abord été junior, parce que vous avez été junior à l'ancienne mode, que vous avez travaillé, que vous avez fait la partie un peu compliquée d'un métier, souvent pas la plus drôle qu'on va confier aux plus jeunes, mais qui vous permet d'apprendre le métier. Donc aujourd'hui, c'est un, à la revanche des seniors, Deux, la question, si on n'a plus besoin de juniors, comment demain les juniors deviennent seniors ?
Invité :
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7:41] Est-ce qu'il va falloir qu'ils travaillent gratuitement pendant un moment de leur côté pour acquérir cette séniorité en tout cas ce qui est sûr c'est que, votre compétence votre capacité quand vous êtes plus jeune à apporter une valeur ajoutée à la production de la machine elle est souvent limitée même si vous êtes formé, a fortiori c'est le deuxième risque dont on parle dans les livres a fortiori si vos études ont de plus en plus été une forme de village Potemkin vous avez fait semblant d'apprendre et où en réalité la plupart des choses que vous avez rendues sont des choses produites par Tchad GPT oui c'est ça parce que ça voilà qui est très connu aujourd'hui sur le fait que quand vous utilisez ChatGPT pour faire votre travail, vous ne vous souvenez de rien et vous avez ce qu'on appelle une forme de dette cognitive, c'est-à-dire d'une façon ou d'une autre, vous allez payer cet effort intellectuel que vous n'avez pas fait, vous avez l'impression que vous avez appris, que vous avez produit quelque chose, mais en réalité, vous n'avez pas fait l'exercice. C'est comme si vous rêviez d'aller à la salle de gym, si vous voulez. C'est moins efficace pour vous muscler. Vous avez l'impression que vous êtes allé à la salle de gym, mais pas du tout.
Monde Numérique :
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8:35] Ouais. Bon, mais alors, on remplace par quoi, Olivier ? Comment est-ce qu'il faut se former aujourd'hui ?
Invité :
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8:41] C'est la question fondamentale. Qu'est-ce qu'il faut qu'un jeune apprenne ? Ce qui est certain, c'est que les compétences vont devenir obsolètes plus vite. Donc, ce sur quoi il faut insister aujourd'hui, ce qu'il faut le plus enseigner, sans doute, c'est la capacité à apprendre. Apprendre, réapprendre, se réinventer, être curieux. On insiste aussi beaucoup dans le livre sur ce qu'on appelle, on peut l'appeler la culture générale, la culture historique, historiques, des idées, de l'histoire des événements, histoire scientifique, c'est-à-dire, la compétence, la capacité à mettre transversalement les savoirs pour avoir une prise de recul face à la production de la machine. Et ça, ça s'acquiert, là encore, par le travail. La mauvaise nouvelle aujourd'hui pour les jeunes, c'est que notre époque, contrairement à l'impression qu'elle peut donner, c'est précisément le grand danger, c'est qu'elle n'est pas faite, comme on dit, pour les grosses phéniques. Plus que jamais, on n'a pas le droit d'être par risque. C'est-à-dire qu'il va falloir vachement bosser pour continuer à keep up avec les machines, si vous voulez, à être au niveau en permanence de machines qui vont évoluer et être capables de valeur ajoutée. Sinon, le grand risque, c'est que vous soyez évidemment remplacé, sauf si vous arrivez à trouver les petites niches, les petits interstices qui vont exister, qu'on essaie de lister dans le livre, des métiers. Encore une fois, il y a un truc formidable qui va apparaître, c'est maintenant la capacité à l'oralité, la prise de parole en public, le savoir-être, le réseau, toutes ces choses-là, tant qu'il y aura encore des humains dans le monde, vont être utiles.
Invité :
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10:06] Une utilité qui va être décuplée si vous utilisez la machine. Il y a cet effet très polarisant, c'est ce qu'on appelle l'effet Cyrano dans le livre, c'est-à-dire comme dans le Cyrano de Rostand, vous avez les moulins, soit vous projettent dans la boue, soit vous projettent dans les étoiles. Si vous faites de l'intelligence artificielle une prothèse qui vous empêche d'apprendre, qui vous donne l'impression que vous avez travaillé, mais en réalité, ça fait l'effort à votre place, là, ça va se passer extrêmement mal pour vous. Vous allez vous laisser aller et probablement, demain, vous perdre dans les paradis artificiels des arrière-monde Nietzscheens que sont les métavers, n'est-ce pas ? Et puis, si vous l'utilisez positivement, d'ailleurs, l'étude du MIT que j'ai citée montre aussi que si vous l'utilisez comme levier, comme coach, pour vous challenger et pour aller plus loin. Là, à ce moment-là, la machine est une façon extraordinaire de progresser. Mais c'est votre choix, en fait. D'ailleurs, vous pouvez, sur Tchad GPT, il y a un mode apprendre, éduquer, apprendre, apprentissage qui ne vous donne pas la réponse, mais qui vous mène vers la réponse. Mais il faut un courage assez grand, pour ne pas utiliser la solution de facilité qui est de faire bosser la machine à sa place.
Monde Numérique :
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11:13] Donc, utiliser l'IA, non pas comme une béquille, mais vraiment comme un sparring partner, comme un enseignant. Et alors, qu'est-ce qui va rester aux vrais enseignants ? Tu es professeur ?
Invité :
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11:27] Ça fait 25 ans que j'enseigne avec un grand plaisir. C'est une vocation, vraiment, quand vous faites ça plutôt que dans l'autre métier, c'est parce que vous avez envie de le faire. Je le fais toujours avec un grand plaisir, j'adore faire les cours d'amphi mais je sens de plus en plus qu'il y a une forme de décalage, alors pas seulement parce qu'en fait on finit par être devant une rangée d'ordinateurs et qu'on sait qu'on est, à la fac, on est en fait quand vous êtes professeur et que vous faites cours, vous êtes en concurrence avec l'ensemble, des fenêtres ouvertes sur l'ordinateur de l'élève probablement il est sur ses réseaux sociaux peut-être qu'il lit la presse avec un peu de chance.
Invité :
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12:01] Voire pire, il est sur les Jeuvis et puis de temps en temps il jette un oeil, il dit tiens est-ce que le prof il faudra raconter un truc intéressant. Ça, c'est un premier problème. Ça, ce n'est pas tellement insoluble en soi. Mais c'est surtout que j'ai en plus l'impression qu'il y aurait d'autres moyens d'apprendre, beaucoup plus efficaces, beaucoup plus adaptés. Vous savez qu'autrefois, quand vous étiez riche, vous avez du droit à la meilleure façon d'apprendre possible, c'est que vous aviez un professeur personnel, un précepteur. C'était le cas d'Alexandre Legrand qui avait, comme tu le sais, Aristote. Mais il fallait être très riche pour avoir ça.
Invité :
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12:31] Aujourd'hui, le fait qu'il y ait un professeur pour 30 ou 400 élèves, ou 400 étudiants, c'est évidemment un pis-aller, c'est parce qu'on n'a pas les moyens de mettre un professeur par élève. Eh bien, grâce à Internet, grâce à la révolution de l'intelligence artificielle, on va pouvoir avoir un professeur par élève. Demain, vous allez avoir un professeur qui vous suivra depuis toujours, qui vous connaîtra exactement, qui saura vos façons d'apprendre, qui connaîtra vos lacunes et vos forces et qui aura déterminé un chemin d'apprentissage. Donc, pour tous les apprentissages descendants, vous allez pouvoir le faire en travaillant avec la machine qui va vous tester et ça va être extrêmement
Invité :
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13:04] puissant parce que ça va s'adapter à vos façons d'apprendre. Bien sûr, ça n'exclut pas, il en arrive à ta question, les anciens professeurs, ça va changer. Le professeur, il va plutôt devenir une sorte de coach, une sorte de guide qui va guider l'étudiant dans son parcours d'apprentissage, mais ce n'est pas lui qui va faire l'essentiel du transfert des connaissances. Ça va plutôt être l'équivalent autrefois du confesseur, l'accompagnateur moral qu'il y avait autrefois, mais ça n'a pas cette visée ni morale ni religieuse, mais plutôt un accompagnement dans le savoir et qui permettra d'être le coach humain, le partenaire humain dans un apprentissage qui se fera beaucoup avec une machine. Et bien sûr, il y aura des moments de travail en groupe, il y aura des moments où il faudra justement travailler ce savoir-être, sa prise de parole en public, l'expression orale, la façon de convaincre.
Invité :
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13:51] L'empathie le réseau, tout ça, ça va pouvoir se creuser mais ça veut dire aussi qu'il faut changer absolument toutes les maquettes d'enseignement je parlais avec un directeur général d'une grande école de commerce qui me dit, c'est vrai que les cours de langue aujourd'hui, moi ceux que j'ai connus quand j'étais en école de commerce on est 30 pour un prof de langue il est adorable le prof de langue et c'est formidable mais c'est totalement inutile, c'est une perte de temps massive et puis c'est très cher pour les entreprises, pour les écoles de commerce, ce serait beaucoup plus efficace de faire des cours de langue évidemment individuels avec la machine, c'est le genre de truc qui est quand même le plus efficace pour progresser vraiment en langue, se faire corriger son accent, etc. Mais je suis arrivé avec une dernière anecdote, moi aujourd'hui quand je fais de la route, Je discute, il m'arrive de faire la route seul assez souvent et de longues heures. Soit j'écoute des romans lus, soit je discute avec ma machine. C'est-à-dire que j'ai mon professeur particulier. Je lui dis, tiens, on va s'intéresser à tel point de l'histoire. J'ai oublié. Rappelle-moi les causes de la Première Guerre mondiale. J'ai bien compris cet enchaînement. Et puis là, ça peut être des théories mathématiques. Essayez de nous les expliquer. Ça peut être, on parle économie. Vous avez le meilleur professeur du monde qui est à côté de vous. Il est intéressable. Il s'adapte parfaitement à vous. il ne s'ennuiera jamais, il peut aller au niveau de détail que vous voulez. Mais vous vous rendez compte que ça, il y a dix ans, c'était absolument impossible, c'était inimaginable. Et maintenant, ça devient possible. C'est la très, très bonne nouvelle du monde actuel, du monde qui est en train de naître.
Monde Numérique :
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15:10] Parfois, il dit des bêtises aussi. Et parfois, il est un peu approximatif.
Invité :
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15:15] Ça arrive aussi au professeur, en vrai. C'est vrai, pour beaucoup de détails, mais il est quand même rare, quand vous demandez de parler de causes historiques, de décrire des théories, cliniques ou des scientifiques, il y a des rares qui racontent beaucoup de bêtises.
Monde Numérique :
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15:35] Et puis si on a des doutes, on peut le contrer, on peut lui demander des confirmations, des sources, etc.
Invité :
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15:39] Il reconnaît ses erreurs d'ailleurs.
Monde Numérique :
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15:41] Il reconnaît ses erreurs, oui. Contrairement à un prof.
Invité :
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15:44] Contrairement au prof d'ailleurs, oui.
Monde Numérique :
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15:46] Olivier Babeau, est-ce que ça va pas, il n'y a pas un risque, malgré tout, de creuser encore plus les inégalités à la fois, entre ceux qui sauront et qui Ceux qui ne seront pas, ceux qui pourront, ceux qui ne pourront pas. Aujourd'hui, l'intelligence artificielle est gratuite. Peut-être que demain, on ne sait pas, il y aura peut-être des services premium, qui seront encore plus perfectionnés, mais qui, eux, seront payants. Est-ce que finalement, l'université et l'enseignement classique, malgré tous ses défauts, n'avaient pas encore un petit peu, était un petit peu encore une manière de servir de creuser et de comment dire, de formaliser un peu tout ça quoi.
Invité :
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16:32] C'est une question importante. Nous, on pense au contraire que la bonne nouvelle, c'est que ce sera moins que jamais une question d'argent. Et que justement, ce qui est formidable, c'est que le coût de l'intelligence, qui était le truc le plus cher autrefois, est en train de tomber à zéro. Ça devient une commodité, en fait. Et que vous allez tous pouvoir avoir votre professeur particulier pour le prix d'un abonnement à Netflix. Donc, ce n'est pas une question d'argent, mais c'est déjà ce qu'on avait constaté avec Internet. C'est-à-dire que l'accès ne fait pas l'usage. Tout le monde a accès aujourd'hui à l'intégralité du savoir humain, à toute la grande littérature mondiale, à des cours, à des tutos. Tout ça est gratuit. Ça n'est plus une question d'argent depuis très longtemps. Est-ce que ça a réglé les problèmes d'inégalité ? Non, parce qu'on s'illusionne totalement. Ça n'était pas une question d'accès. C'est une question d'usage et de volonté et d'usage. Donc, la mauvaise nouvelle, et là, il faut bien dire, on dit bien dans le livre avec Laurent Alexandre, qu'il ne faut pas confondre ce qu'on prévoit et ce qu'on souhaite. Le fait qu'on prévoit un futur qui soit plus exigeant, plus dur, plus inégalitaire, ne veut pas dire qu'on le souhaite. Il se trouve qu'on ne voit pas de raison pour les choses de se passer différemment. On peut souhaiter que ça se passe différemment, mais de façon très lucide, je ne fais pas l'histoire, je ne crois pas qu'on ait la capacité de changer ces choses-là. Oui, le monde de demain va être en fait beaucoup plus.
Invité :
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17:46] Discriminant, en fait. Mais d'autant plus discriminant qu'il va se présenter sous les atours de la facilité. Justement, les machines vous proposant de vous divertir et de faire votre boulot à votre place. Et donc, il y aura peu de gens, ça sera un happy few qui va faire cet effort extraordinaire, qui aura cette discipline complètement dingue dont on a parlé. Ça sera un happy few, pas nécessairement les héritiers des gens déjà les plus riches. Alors, peut-être, si on s'intéresse sociologiquement, vous savez, à la reproduction sociale, qu'est-ce que passent les parents des classes sociales supérieures. Ce que montrent les études, c'est qu'évidemment il y a du réseau, évidemment quand c'est les profs, parce que c'est souvent les enfants de profs qui réussissent, c'est la connaissance des arcanes du système, mais plus que ça, et ça c'est la bonne nouvelle, c'est le sens du travail, le sens de l'effort. Je crois qu'il y a un livre de Sandrine Garcia là-dessus, la transmission d'une éthique du travail, d'une éthique de discipline du travail sur soi. Ça rejoint un peu mon thème sur l'ère de la flemme, la crise de l'effort. Et donc, La bonne nouvelle, c'est que ça n'est pas une question d'argent, ça n'est pas une fatalité. On peut arriver à transmettre, et on pourrait faire des programmes d'ailleurs pour essayer d'aider les parents ou d'aider à mieux transmettre, sans doute à l'école aujourd'hui, l'éthique du travail sur soi et de l'effort. Mais vous vous rendez compte qu'aujourd'hui, on fait exactement le contraire à l'école. C'est plutôt une éthique de la victimisation, de l'excuse, de la médiocrité, justement pour ne pas humilier les mauvais.
Invité :
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19:08] C'est exactement le contraire qu'on fait pour l'instant. Ça veut vraiment dire qu'il faut tout réinventer.
Monde Numérique :
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19:12] Et le diplôme ça sert vraiment à rien on le jette à la poubelle pourtant on sait que enfin il ne faut pas être hypocrite les entreprises regardent encore les diplômes au moment de l'embauche enfin même si elles ne les regardent pas en vrai d'ailleurs ça c'est un autre problème mais ça compte.
Invité :
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19:26] Le diplôme, ça fait très longtemps qu'il y a plein d'analyses sociologiques là-dessus. En fait, c'est un signal de productivité et puis c'est une sorte de pack qui montre que voilà l'ensemble de savoir qui est censé posséder l'élève qui a ce diplôme-là. Et l'entreprise trouve ça pratique parce que comme ça, c'est à peu près à qui elle a affaire. C'est à ça que ça correspond un diplôme. Ça montre aussi que vous êtes capable de rendre des travaux à l'heure.
Invité :
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19:51] Vous êtes poli, vous dites bonjour et vous savez vous habiller pour respecter des horaires. C'est à peu près ça.
Invité :
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19:56] C'est quelque chose dans l'emploi, ce n'est pas zéro, mais ça le montre bien. On croit vraiment que ça va être de plus en plus faible, ça va s'affaiblir le poids de ses diplômes, parce que c'est quelque chose qui est très statique et qui d'ailleurs a connu une incroyable dévalorisation. Pourquoi ? Parce qu'on a massifié l'enseignement. Les bacs plus 5 ont été multipliés pour plein de raisons politiques. On a acheté la paix sociale, on a voulu donner à tous l'illusion de progression sociale, mais en réalité, la plupart du temps, c'est juste qu'on a fait s'effondrer le niveau. On a créé énormément de diplômes qui sont des médailles en chocolat, on pourrait dire comme des assignats, on en a multiplié la valeur, on a le nombre, mais en faisant s'effondrer sa valeur. Donc d'ores et déjà aujourd'hui, il y a beaucoup de diplômes, et Laurent Alexandre encore plus dur que moi sur le sujet, il explique que la plupart sont des tâches sur un CV, et qu'ils vous dévalorisent plutôt qu'ils ne vous valorisent. En tout cas, il y a beaucoup de diplômes qui n'apportent quasiment rien. Et il suffit de voir d'ailleurs le rapport entre le diplôme et puis le travail vraiment occupé. Malheureusement, il est de plus en plus en décalage. Donc, ce serait une sorte de mise à jour bienvenue où on va remettre les compétences demandées par les entreprises et le marché du travail en regard de ce que les gens apportent. Et je crois qu'il y a beaucoup plus intéressant que le diplôme à terme, beaucoup plus évolutif, parce que le diplôme, il a ce problème là aussi d'être lié à des maquettes qui doivent être reconnues par l'État, qui ne changent que sur plusieurs années.
Invité :
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21:24] Et on est un monde qui doit évoluer de façon extrêmement vite. Personne ne peut dire quel sera le niveau de la technologie dont on va pouvoir bénéficier dans deux ans.
Invité :
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21:32] Il est probable qu'il apporte énormément de choses. Il faut toujours prendre un tout petit peu de recul, dézoomer. Chaque GPT 3.5, c'était infiniment nul. Je crois que c'est la phrase à Silicon Valley, c'est « it is as bad as it gets ». Donc en fait, à partir de ce moment-là, c'est le truc le plus nul que vous aurez jamais dans votre vie parce que ça ne sera qu'en progression. Regarde aujourd'hui comme les modèles sont incroyablement multimodaux,
Invité :
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22:01] par exemple, et ça c'est une performance incroyable. En quelques années, vous allez pouvoir envoyer des images, produire des vidéos, et ça c'est un changement qui est évidemment radical.
Monde Numérique :
[
22:13] En résumé, Olivier Babeau, qu'est-ce que tu dirais à un jeune qui s'apprête à se lancer dans les études ou qui est en plein dedans ? Il doit tout jeter par-dessus bord ou il doit appréhender les choses de manière totalement différente ?
Invité :
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22:28] Il doit bien réfléchir, pas se lancer à tête baissée, bien réfléchir à l'évolution des métiers. Il doit être curieux, il doit beaucoup travailler, il ne doit pas se contenter des quelques heures de cours et puis d'avoir sa note à la fin pour avoir la ligne qui va bien sur le CV parce que justement, elle n'ira pas bien. Ça faisait longtemps que je disais à mes étudiants qu'on vous demanderait des comptes sur le temps que vous n'avez pas passé en cours pendant vos études, c'est-à-dire toutes les autres heures. Si vous avez juste parcouru la rue de la Soif de haut en bas et de bas en haut, c'est sympathique, mais c'est probablement un peu juste. Donc, prenez le temps, d'abord la vie va être très longue, prenez le temps de faire des études, peut-être au sens pas vraiment moderne, mais d'errer, de réfléchir, mais surtout aussi de tester, d'entreprendre, d'être actif, et non pas d'avoir parasseusement quelques UV.
Invité :
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23:23] C'est ça qui est évidemment extrêmement limité. Si vous avez cette activité, cette curiosité, cette volonté de découvrir des choses, à ce moment-là, ces trois derniers quarts du XXIe siècle vont être formidables pour vous.
Monde Numérique :
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23:35] Merci Olivier Babaud, co-auteur avec Laurent Alexandre du livre « Ne faites plus d'études, apprendre autrement à l'heure de l'IA » aux éditions Buchet-Chastel.