Julien Villeret:
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0:01] Le vrai sujet d'IA, ce n'est pas tant les modèles, leur évolution, le software, ce que ça va savoir faire, parce qu'évidemment, il y a encore énormément de progrès devant nous et évidemment,
Julien Villeret:
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0:11] ça va toujours aussi vite. Mais la vraie problématique, le vrai bottleneck, comme disent les Américains, c'est l'infrastructure.
Monde Numérique :
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0:28] Bonjour Julien Villeret.
Julien Villeret:
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0:30] Bonjour Jérôme.
Monde Numérique :
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0:30] Directeur de l'innovation d'EDF, on se retrouve chaque mois en partenariat entre monde numérique et EDF. Et pour parler ce mois-ci d'un événement assez étonnant qui a lieu chaque année aux Etats-Unis et auquel vous avez la chance de vous rendre d'ailleurs régulièrement, c'est le fameux South by Southwest, South by pour les intimes, ou S-W...
Julien Villeret:
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0:52] SXSW, oui.
Monde Numérique :
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0:54] SXSW, exactement. Exactement. Et c'est un peu un baromètre du monde au croisement entre technologie, business, culture et société, c'est ça ?
Julien Villeret:
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1:05] Exactement. C'est un peu finalement le pendant du CES version sociétale. Le CES, ça va être des objets, de la techno, des gadgets, des choses, beaucoup de hardware, un peu de software aussi, mais quand même beaucoup de hardware. South by South West, c'est plutôt comment le monde est en train d'être influencé, est en train de changer ou doit s'adapter aux révolutions technologiques. Et donc c'est un ensemble de conférences très très très nombreuses, rien que sur le sujet, la verticale comme on dit, technologie, innovation, il y a plus de 140 conférences qui se déroulent sur 5 jours, donc évidemment on ne peut pas tout entendre, on ne peut pas tout voir, et donc il faut faire des sélections, mais ça permet vraiment de parler de ce que l'innovation change profondément dans nos vies et surtout comment on se prépare à ces révolutions qui vont de plus en plus vite.
Monde Numérique :
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1:46] Alors, question inévitable, qu'est-ce qui vous a le plus marqué cette année à South By ?
Julien Villeret:
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1:51] Alors moi, j'ai retenu sept points qui sont un peu les sept points qui illustrent la thématique cœur. Et la thématique cœur, c'était l'humain face à l'IA. Alors, ce n'est pas une thématique très originale en ce moment. On est tous à se poser plein de questions sur ce sujet-là. Mais là, très clairement, c'est ce qui venait, c'est ce qui a émergé. Et le premier point, c'est d'abord justement une façon, une forme de convergence. C'est-à-dire qu'il n'y a plus vraiment des tendances isolées. Avant, on disait, on regardait la tendance du numérique, les tendances dans l'énergie, les tendances dans ceci, les tendances dans cela, la géopolitique, que sais-je. En fait, aujourd'hui, tout se percute. C'est-à-dire que finalement, il n'y a plus de tendances chacune dans leur couloir, dans leur silo. Il y a une convergence de tendances qui viennent se percuter.
Julien Villeret:
[
2:33] Et finalement, ces percussions, c'est ça qui vient vraiment changer le monde. Par exemple, l'intersection, puisqu'on en a déjà parlé ici, de l'IA et de l'énergie, c'est vraiment quelque chose qui est absolument fondamental on va y revenir et c'était un des gros sujets qui étaient discutés par exemple à Sassouë donc voilà cette percussion finalement des tendances entre elles leur potentialisation c'est peut-être le premier le premier des sujets, le deuxième c'est que pour la plupart des intervenants c'était assez intéressant de voir que l'IA n'est plus un outil.
Julien Villeret:
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3:04] C'est une infrastructure. En fait, le vrai sujet d'IA, ce n'est pas tant les modèles, leur évolution, le software, ce que ça va savoir faire, parce qu'évidemment, il y a encore énormément de progrès devant nous et évidemment, ça va toujours aussi vite. Mais la vraie problématique, le vrai bottleneck, comme disent les Américains, c'est l'infrastructure. Et donc, ce qui est aujourd'hui, finalement, difficile à planifier, c'est comment on va pouvoir avoir une IA durable, c'est-à-dire qu'il va continuer dans le temps à pouvoir vivre dans un monde où l'énergie est rare, où l'énergie est chère, surtout en ce moment quand on regarde les effets géopolitiques, où il n'y a pas assez de data centers, on n'arrive pas à les déployer assez vite pour faire fonctionner cet IA. Donc ça, finalement, c'est la vraie question de l'infrastructure IA. Et derrière, c'est une question évidemment de maîtrise de la technologie, de dépendance à d'autres pays éventuellement. Bref, il y a une vraie question de ces data centers qui sont un peu les usines du 21e siècle, comme on les a connus au XIXe siècle avec la révolution industrielle, est-ce qu'on va être capable d'en avoir chez nous assez vite, et assez durablement, et assez puissante pour répondre à tous nos besoins ? Donc ça, voilà, il y a quelque chose qui est très puissant sur cette notion d'infrastructure.
Julien Villeret:
[
4:20] Autour de l'IA. Le troisième point que j'ai noté, c'est que l'IA finalement, redevient ou rend le numérique physique, rend le numérique matériel. Et c'est un peu la suite du point que j'ai abordé précédemment sur les infrastructures. C'est-à-dire qu'on se rend compte que l'IA, c'est de l'énergie, de l'électricité, en l'occurrence beaucoup, c'est de l'eau, c'est du terrain, c'est de l'espace au sol. Et donc finalement, c'est des conditions physiques qui vont permettre au numérique d'exister. Et donc ça, c'est un peu finalement comme le pétrole hier. Quand on avait du pétrole hier, on pouvait faire du plastique, on pouvait faire produire énormément de choses dans le monde industriel. Aujourd'hui, on a besoin massivement d'électricité, d'eau et de terre, d'espace, pour pouvoir fabriquer de l'IA. Et donc, ça crée une fracture entre ceux qui ont ces capacités, ceux qui ont la possibilité de le faire, et les autres. Donc, typiquement là, on est dans cet exemple où l'énergie et le numérique sont un seul et même sujet, et on en avait déjà parlé ici même ça se renforce finalement de plus en plus.
Julien Villeret:
[
5:26] Autre point qui est le quatrième que j'ai noté et celui-là il est assez disruptif dans notre psychologie en tout cas dans la façon dont on aborde ces sujets-là et encore une fois c'est autour de l'IA c'est que plus on automatise, plus finalement, et c'était en tout cas le point de vue de beaucoup de conférenciers là-bas, l'humain devient clé. Alors ça, c'est le paradoxe. C'est qu'on nous raconte partout que l'humain va être remplacé par l'IA, si je ne suis pas plus étonnée, et que finalement, la valeur de l'humain dans tout ça, etc. Eh bien, en fait, non, pas forcément. Alors oui, c'est vrai que plus on utilise l'IA, plus on automatise, et cette fameuse étude du MIT qui date de l'année dernière, plus le cerveau perd en compétence, et plus le cerveau finalement devient un petit peu idiot. Par contre, l'humain apporte une valeur et apportera durablement selon ses experts une valeur qui est celle du discernement, du jugement. Et qu'il n'y a pas aujourd'hui, il n'y aura plus en tout cas de valeur dans la connaissance, très clairement, il n'y aura plus de valeur dans la quantité de travail parce que évidemment la productivité d'une automatisation par IA est 100 fois supérieure à celle de l'être humain. Par contre, le jugement, la capacité à piloter, à décider de ce que font ces IA, donc ce leadership finalement sur l'IA, va devenir et va rester et va devenir encore plus une compétence très forte à avoir. Je ne sais pas si c'est vrai, mais en tout cas, c'est la vision et le point de vue de beaucoup d'experts.
Monde Numérique :
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6:55] Ça a l'avantage d'être assez rassurant comme hypothèse.
Julien Villeret:
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6:58] Exactement, et donc c'est ça qui est séduisant, c'est que ça va un peu à l'encontre
Julien Villeret:
[
7:00] de ce qu'on a pu entendre nativement, un peu ces derniers mois ou ces dernières années. D'autant que c'est, par conséquence, et c'est le cinquième point, quelque chose qui leur fait dire qu'en fait, le travail ne disparaît pas. Dans un monde tout IA et tout automatisé, il se déforme. C'est-à-dire qu'il n'y a pas forcément de suppression massive de tous les emplois. Il y en aura, très clairement. La destruction créatrice va faire son œuvre.
Julien Villeret:
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7:26] Mais c'est vraiment des types d'emplois et surtout des types de personnes qui vont occuper ces emplois vont beaucoup changer. Et le vrai point critique et très inquiétant, c'est les juniors. C'est-à-dire que des jeunes qui ne savent pas apprendre parce qu'ils se sont reposés tout le temps sur l'IA et qui, historiquement, apprenaient par des tâches de junior, comme on dit, c'est-à-dire des tâches où on apprenait son métier à la base sur le terrain, ça, clairement, il n'y en a plus besoin. Donc, ça veut dire qu'on risque d'avoir une grosse fracture entre des seniors qui vont être très expérimentés, très augmentés, qui vont avoir la capacité de se maintenir au niveau de leadership pour piloter ces IA. Et par contre, des juniors, des jeunes qui apprennent moins bien et qui n'apprendront pas, du coup, à devenir ces seniors très compétents. Et donc là, c'est vrai qu'il y a un vrai risque de fracture des compétences qui a été relevé par une étude absolument passionnante qui est menée par l'université de Sydney sur justement les compétences qu'il va falloir développer pour être toujours à la page compétents en 2030 dans un monde où l'IA fait beaucoup de choses. Donc ça, c'était assez fort.
Monde Numérique :
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8:32] Ouais, ouais. Et enfin ?
Julien Villeret:
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8:34] Et enfin, et ce seront les sixièmes et septièmes points que j'ai retenus, c'est le retour.
Julien Villeret:
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8:42] Cette idée est une idée que je trouve assez forte. C'est le retour des moonshots.
Julien Villeret:
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8:46] Alors, je ne sais pas si vous vous souvenez, Jérôme, il y a une époque, il y a maintenant une dizaine, quinzaine d'années, où on avait ce fantasme de l'innovation qui va chercher des moonshots, c'est-à-dire viser la Lune, pour le dire en français. Ça a été la grande spécialité d'Elon Musk quand il a construit Tesla. C'était un moonshot quand il a pensé SpaceX et développé et déployé SpaceX. D'ailleurs, Starlink aussi. Ce sont des moonshots. Google était le grand spécialiste de ça en disant, moi, je fais des paris vraiment de disruption complète, de transformation complète du monde. Et puis, on était rentrés après dans une époque un peu plus modeste, en disant, bah oui, les moonshots, ça ne marche pas souvent, c'est bien gentil, mais ce n'est peut-être pas comme ça qu'il veut fonctionner. Et bien là, l'idée clé, c'est de se dire que dans un monde là aussi très automatisé où l'IA permet de faire beaucoup de choses incrémentales, par exemple, chercher beaucoup plus de médicaments, beaucoup plus vite, faire des choses automatiquement, et bien le rôle de l'humain, avec l'IA évidemment qui l'augmente, ça va être d'aller justement chercher ces problèmes majeurs, ces objectifs très, très, très ambitieux, et donc ces moonshots. C'est que les avancées de l'humanité vont être moins incrémentables et vont être beaucoup plus par grands sauts, finalement, moonshots. Alors, on peut se dire, ça va déjà tellement vite en ce moment que ça paraît un peu fou et disruptif comme idée. En tout cas, c'est la vision d'un certain nombre de ces chercheurs. Il faut se souvenir que les moonshots, ça ne date pas des Lodbosk. Le nucléaire, c'était un moonshot pour la France. Le spatial, la conquête de l'espace, ça a été évidemment dans les années 60 un moonshot de la NASA.
Julien Villeret:
[
10:12] Et lui, pour le coup, stricto sensu, vraiment, ils ont visé la lune donc c'est quelque chose en tout cas,
Julien Villeret:
[
10:17] qui est dans les cartes, a priori, selon les experts. Et puis, le dernier point qui est finalement un peu un résumé de tout ça, c'est que le numérique, à cause ou avec l'IA, devient finalement politique. C'est-à-dire que ce n'est plus un outil neutre, je reviens à cette idée initiale que ce n'est plus un outil, ça devient en fait avant tout un sujet de souveraineté, un sujet de puissance économique, un sujet de confiance, qui le contrôle, qui dépend de qui, qui décide. Et donc ça remet au cœur finalement de la géopolitique la notion de confiance parce qu'on va tous et on est tous interdépendants sur ce sujet-là. Et donc voilà, c'était finalement un South by Southwest cette année qui expliquait que dans le monde dans lequel on vit, tout est lié et tout est lié pour probablement longtemps donc ça transforme
Julien Villeret:
[
11:10] assez profondément nos façons d'agir et de penser.
Monde Numérique :
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11:13] Alors, tout ça, ce n'est pas sans conséquence, évidemment, Julien, parce qu'il y a beaucoup de choses très positives dans ce que vous venez d'expliquer, mais il y en a d'autres qui peuvent être un peu angoissantes, perturbantes, et notamment si on est obligé de penser tous les sujets en même temps et plus par silo, ce n'est pas forcément facile de s'y retrouver, notamment pour les entreprises qui doivent essayer de se projeter, qui doivent essayer de suivre des caps, etc. Comment est-ce qu'elles peuvent anticiper, en quelque sorte, dans un contexte aussi mêlé ?
Julien Villeret:
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11:44] On est dans une croissance exponentielle de la complexité. C'est exactement ça, c'est ça que ça veut dire. Et donc, quand on est une entreprise, évidemment, maîtriser la complexité, ça fait partie du job du management. Mais c'est de plus en plus difficile. Des témoignages très intéressants en source buy de grands patrons, de grands CEOs, comme on dit, des PDG en français, de très grandes entreprises mondiales, expliquait que ça demandait une transformation complète d'état d'esprit, au sens où, traditionnellement, on attend des grandes entreprises et de leurs dirigeants de savoir, de montrer le chemin, de savoir où ils vont, d'être capables d'indiquer la route. Et là, en fait, leur vision, et qui est assez partagée, et dans beaucoup de tables rondes, elle a été exprimée comme ça, c'est que, en fait, leurs compétences, désormais, ça avait évidemment de savoir naviguer dans ce monde compliqué, mais surtout de savoir pivoter en permanence, de transformer en permanence leurs convictions pour réussir à naviguer. Dit autrement, les plans à 3 ans, les plans à 5 ans, les plans à 10 ans immobiles.
Julien Villeret:
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12:47] Ça n'existe plus, ça n'a plus aucun sens. Aujourd'hui, les plans, parce que, encore une fois, les contraintes géopolitiques, les évolutions technologiques, la disponibilité des ressources rares, dont l'énergie, qui elle-même, heureusement, n'est pas rare actuellement, tout ça, ça demande d'être très agile et de pouvoir changer d'avis, de pouvoir dire qu'on s'est trompé aussi. J'ai vu beaucoup de PDG dire ça. Il faut qu'on apprenne à savoir dire à nos équipes, au monde, que oui, on s'est trompé, donc il faut qu'on change d'avis. Et ça, c'est vraiment un changement de paradigme très important. Donc, traiter la complexité, ça ne veut pas dire être capable de tout savoir mieux que tout le monde dans un monde complexe. Ça veut être savoir naviguer dans ce monde et donc d'être très, très agile et d'être en capacité de changer finalement son point de vue presque de semaine en semaine ou de mois en mois.
Monde Numérique :
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13:35] J'imagine qu'il a dû être question également de la fameuse IA agentique. Les agents, cette année à South By, qu'est-ce qu'on en dit ? Où est-ce qu'on en est ? Finalement, si les PDG n'arrivent plus à avoir clair, est-ce que demain, c'est l'IA agentique à laquelle on doit s'en remettre pour trouver un cap ?
Julien Villeret:
[
13:54] Non, ça reboucle avec ce que je disais sur le jugement. C'est-à-dire que oui, évidemment, l'IA agentique et l'autonomie de l'IA, globalement, est un sujet, j'allais dire, accepté comme une évidence. Ce n'était même plus une question. C'était évidemment, ça prendra un peu de temps pour automatiser progressivement toutes les tâches. Mais il y aura de l'IA agentique partout, donc une forme d'IA autonome qui va travailler à la place. Et c'est ça qui va créer finalement de la productivité, de la quantité de travail. Mais par contre, une vraie, vraie place pour l'humain qui justement va pouvoir exercer son jugement et il va finalement ne plus être récompensé pour la quantité de travail qu'il va faire. Ce qui est aujourd'hui encore une tendance, même dans les travaux de Colblanc, on récompense la quantité, mais plutôt la qualité de son jugement. C'est-à-dire que les décisions qu'il va prendre sur ce que l'IA va faire et sur les décisions que l'IA a envie de prendre, validées par l'humain, est-ce que c'était des bonnes décisions qui vont permettre à l'entreprise, si on parle de l'entreprise en l'occurrence, de réussir ? Et donc, voilà, on va demander moins de quantité, mais par contre, beaucoup plus de qualité et donc de jugement, de qualité du jugement aux êtres humains. Et donc, c'est évidemment une façon de travailler très différente. Donc oui, l'agentique, ce n'est plus une question. Ça se développe, ça va très vite. Ça pose toutes les questions de sécurité, d'autonomie. Oui, bien sûr. Mais j'allais dire, il faut penser encore après. C'est la place de l'humain dans ce monde où il y a de l'agentique partout.
Monde Numérique :
[
15:19] Merci beaucoup Julien Villeret, directeur de l'innovation d'EDF, pour ce coup d'œil et pour ce compte rendu détaillé passionnant de South by South West edition 2026. Merci.
Julien Villeret:
[
15:32] Merci Jérôme.