
Décision rarissime et hautement symbolique : les États-Unis ont décidé d’interdire l’entrée sur leur territoire à l'ex commissaire européen Thierry Breton pour sa responsabilité dans la règlementation anti-Gafam. Un geste politique fort, qui illustre la montée des tensions transatlantiques autour du contrôle des géants de la tech.
Thierry Breton en 2019 au Parlement Européen (image Pietro Naj-Oleari CC)
Les faits. La décision est tombée sans préavis : Thierry Breton, ancien commissaire européen au Marché intérieur, soudainement déclaré persona non grata aux Etats-Unis. Quatre autres personnalités européennes engagées dans la régulation du numérique et la lutte contre la désinformation sont également concernées.
Selon Washington, ces responsables auraient mené des actions assimilées à une forme de pression ou de « censure » à l’encontre de plateformes américaines, dans le cadre de l’application des grandes lois européennes sur le numérique, au premier rang desquelles le Digital Services Act (DSA).
C’est la première fois que les États-Unis prennent une mesure aussi directe et ciblée contre des régulateurs européens, et le symbole est fort : il marque un durcissement assumé dans le bras de fer transatlantique autour du contrôle des géants du numérique.
L’administration Trump évoque une "entrave à la liberté d’expression", souvent évoquée par les nouveaux leaders américains, du vice-président JD Vance à Elon Musk. Le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio a estimé sur X que « depuis trop longtemps, les idéologues européens mènent des actions concertées pour contraindre les plateformes américaines à sanctionner les opinions américaines auxquelles ils s’opposent ».
Décision "injustifiée", selon la France
La France a rapidement réagi, dénonçant une décision « injustifiée » et rappelant que le DSA est une loi européenne adoptée démocratiquement, appliquée dans un cadre juridique clair et transparent. Paris souligne que ces règles ne visent pas à discriminer les entreprises américaines, mais à protéger les citoyens européens, leurs données et l’espace public numérique.
De son côté, Thierry Breton s’est dit choqué par cette mesure, tout en réaffirmant la légitimité de l’action européenne. Il rappelle que la régulation du numérique n’est pas une attaque idéologique contre les États-Unis, mais une réponse politique à des enjeux devenus centraux : désinformation, abus de position dominante, sécurité et souveraineté numérique.
Symbole de la résistance anti-Gafam
Analyse. Dans Monde Numérique, nous avons souvent souligné la complexité de la position européenne face aux grandes plateformes technologiques.
L’Union européenne doit avancer sur une ligne de crête en tentant, à la fois, de se protéger contre les appétits économiques des big tech américaines sans pour autant restreindre l’accès à des outils numériques devenus indispensables ni freiner l’innovation en Europe par des réglementations trop contraignantes.
À ce titre, Thierry Breton incarne sans doute mieux que quiconque cette volonté européenne de défense des règles et de la souveraineté numérique, avec sa fameuse formule « ce qui est interdit dans l'espace physique, doit l'être aussi sur Internet ».
Mais l’Europe a peut-être sous-estimé à quel point cette stratégie contrariait les intérêts de l'Amérique Trumpiste. En s’attaquant frontalement aux mécanismes économiques et à l’influence des grandes plateformes, Bruxelles a touché à un nerf stratégique de la puissance américaine — bien au-delà d’un simple débat technique sur la modération des contenus.
Le pire à venir ?
Reste à savoir si cette décision restera un geste isolé ou si elle préfigure d'autres décision qui pourraient s'avérer lourdes de conséquences pour les citoyens européens.
Sur X, Gilles Babinet estime que cette sanction évoque la menace qui pèse sur l'Europe en matière de numérique et appelle à un sursaut.
Thierry Breton et quatre autres européens interdits de sol américain. Imaginer une seconde que cela va en rester là serait naïf. L'iA et le numérique vont immanquablement devenir le principal thème d'affrontement entre USA et Europe, tant ces technologies sont appelés à être des…
— Gilles Babinet (@babgi) December 23, 2025
Cette affaire dépasse largement le cas de Thierry Breton et pose une question centrale pour les années à venir : jusqu’où l’Europe peut-elle aller dans la régulation du numérique et comment peut-elle relever l'impossible défi de la souveraineté numérique, en un temps qui semble de plus en plus court pour réagir ?
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